J’SUIS UN ENFANT DE L’A69
J’suis né dans le Sud-Tarnais,
Entre deux pelleteuses,
J’ai appris à marcher
Sur une bande gravillonneuse.
Chez nous, quand vient le matin,
Y’a pas besoin de réveil :
À quatre heures moins le quart,
Un camion fait merveille.
J’suis un enfant de l’A69,
J’ai grandi dans le macadam,
J’ai besoin d’un peu de bitume
Pour commencer ma journée.
J’aime quand ça vibre dans les murs,
Quand les fenêtres font « clac »,
Quand un semi-remorque descend
En frein moteur dans mon lac.
Ma maman dit : « Ferme la fenêtre,
Ça sent encore l’enrobé. »
Mais moi je respire à pleins poumons :
c’est l’odeur de la modernité.
J’suis un enfant de l’A69,
J’ai le goudron dans les veines,
Et quand le silence arrive enfin,
Je trouve ça presque obscène.
Chez nous les oiseaux chantent moins,
Mais les camions chantent fort.
Un petit concert de moteurs
Et je m’endors comme un prince.
Quand papa rentre du travail,
Il dit qu’il n’entend plus rien.
Moi j’ouvre grand les volets :
« Écoute ! Y’en a un qui revient ! »
J’suis un enfant de l’A69,
Je connais tous les poids lourds,
Je sais reconnaître au bruit
Celui qui passe à vingt-deux heures.
J’ai même appris les différentes odeurs :
Diesel, pneus et bitume chaud.
Et quand ça pique un peu les yeux,
C’est sûrement qu’on fabrique du progrès.
On m’a promis que tout ça
Serait bientôt temporaire.
Alors j’ai regardé maman
Et j’ai demandé :
« Temporaire, ça veut dire
Jusqu’à quand exactement ? »
Elle m’a répondu :
« Jusqu’à l’ouverture de l’autoroute. »
Alors j’ai souri.
Parce qu’on m’a expliqué
Que tous ces camions
Allaient bientôt disparaître.
J’suis un enfant de l’A69,
J’ai confiance dans les promesses.
Et si demain ça recommence,
On appellera ça la circulation.
Moi, je veux juste grandir tranquille,
Avec mes camions préférés,
Mes vibrations dans les murs,
Et mon petit nuage de poussière.
Et quand je serai grand,
Je raconterai à mes enfants :
« Vous savez, avant,
Il y avait des gens
Qui voulaient dormir
La fenêtre ouverte. »
Ils me regarderont bizarrement.
Alors je leur expliquerai :
« C’était avant le progrès. »


