Il y a des moments en politique où l’on sent qu’une petite opération de clarification historique devient soudainement urgente.
Alors que l’A69 est désormais quasiment là, que le chantier déroule son ruban d’asphalte entre Toulouse et Castres, Carole Delga rappelle opportunément une chose essentielle : l’autoroute concédée, ce n’était pas vraiment le choix de la Région. C’était celui de l’État.
Et, pour une fois, nous allons lui faire une faveur.
Nous allons rappeler certains faits.
Oui, Carole.
Avant 2010, la Région Midi-Pyrénées défendait bien l’aménagement de la RN126. Une 2×2 voies. Publique. Gratuite.
Pas un péage à 17 euros pour aller faire vroum-vroum entre Castres et Toulouse.
Pas une concession privée.
Pas un modèle économique où l’automobiliste contribue à la rentabilité d’un concessionnaire pendant que l’Etat et les collectivités contribuent à la construction voire, en prime, au fonctionnement si le projet n’est pas rentable.
La région soutenait une route nationale.
Et l’État a fait un autre choix, en 2010. Sous l’un des gouvernements Fillon. Présidence Sarkozy.
Un choix politique.
Un choix économique.
Un choix d’aménagement.
Un choix qui allait affaiblir et empoisonner les relations au sein de la gauche tarnaise et occitane pendant 16 années d’affilée, sans amélioration notable à l’horizon.
Un choix que vous n’avez certes pas fait, Carole Delga.
Puisque vous n’étiez même pas encore candidate à la présidence de la Région.
Et c’est là que l’histoire devient intéressante.
Parce qu’une fois que l’État a décidé que ce serait l’autoroute, la candidate Delga a considéré que l’on ne refaisait pas le match.
En 2015, elle explique même que la concession est la seule solution permettant de disposer d’une 2×2 voies dans un délai raisonnable.
En somme :
« Ce n’est pas mon projet préféré, mais puisqu’on nous propose enfin quelque chose qui pourrait être terminé avant le prochain millénaire, allons-y. »
Et nous pouvons même comprendre.
Parce qu’il fallait désenclaver le Tarn.
Parce que deux départements attendaient cette liaison.
Parce que ne pas soutenir le projet aurait permis à d’autres de dire que la Région était devenue le frein officiel du désenclavement du Sud du Tarn.
Et parce que, politiquement, il est toujours plus facile d’expliquer à la postérité qu’on a accompagné un projet décidé par l’État que d’expliquer pendant vingt ans pourquoi on l’a empêché.
Alors oui : acte.
L’État avait choisi.
—
Carole Delga a pris acte.
Et elle a ensuite soutenu l’A69.
Voilà.
On ne va donc pas la mettre au bûcher.
D’autant qu’il faudrait commencer par y convoquer quelques autres personnes.
Parce que si l’on veut vraiment comprendre comment une 2×2 voies gratuite est devenue une autoroute concédée, il serait peut-être temps de regarder un peu moins vers Toulouse, et un peu plus vers le Tarn des années 2000.
Il y avait là des gens très déterminés à faire avancer le dossier.
Très, très déterminés.
Pierre Fabre, pour commencer.
Bernard Carayon.
Pascal Bugis.
Jacques Limouzy.
Et bien d’autres élus et responsables locaux, de droite, de droite encore, et parfois d’une extrême droite qui n’avait pas encore forcément besoin de préciser son étiquette pour faire « vroum-vroum » en cœur.
Bref, toute une petite famille politique et économique qui, elle, n’avait manifestement aucun problème avec le principe d’une autoroute concédée.
Pierre Fabre, lui-même, expliquait en 2010 que son groupe avait fait « ce qui était en son pouvoir » auprès des ministres successifs.
Dominique Perben, entendu des années plus tard sous serment, expliquera que le choix de principe de la concession avait été pris lorsqu’il était ministre des Transports.
Pas en 2010.
En 2007.
Et avant cela, une étude commandée par les laboratoires Pierre Fabre avait déjà travaillé sur les moyens d’accélérer le projet, concession comprise.
Alors peut-être que l’histoire mérite d’être racontée autrement.
Pas : « Delga a vendu la RN126. »
Mais plutôt : « l’État a décidé de transformer une liaison publique en autoroute concédée, après des années de lobbying, de pressions locales et de recherche d’un financement permettant d’aller plus vite. »
Et Carole Delga, dans cette histoire-là, arrive après.
Elle prend acte.
Elle accompagne.
Elle soutient.
Elle devient même, avec les années, une défenseure assumée du projet.
Ce sera perçu ensuite comme une complicité, ce qui s’entend très bien.
Dommage.
C’est peut-être le seul mot qui nous vient.
Parce qu’à gauche, on aurait aimé qu’elle défendre plus longtemps cette petite différence fondamentale entre désenclaver un territoire et construire une autoroute.
Entre aménager une route et faire VROUM-VROUM plus vite.
Entre faire avancer les gens et faire avancer les voitures.
—
Et puis il y a 2026.
Une autre époque.
Une autre gauche.
Une gauche qui regarde davantage les émissions de CO₂, l’artificialisation des sols, la biodiversité, la sobriété foncière.
Une gauche qui regarde aussi vers Raphaël Glucksmann, dont la sensibilité écologique n’est pas franchement connue pour considérer qu’une autoroute supplémentaire constitue l’aboutissement ultime de la transition écologique.
Alors, forcément, il est peut-être devenu utile de rappeler :
« Attention, hein ! L’A69, ce n’était pas vraiment nous. C’était l’État. »
On comprend.
À l’heure où la petite équipe quasi-présidentielle se met en ordre de marche et où chacun commence à sortir son meilleur gage écologiste, il n’est jamais mauvais de retrouver quelques archives.
Et nous, au Sidobre Enchaîné, nous sommes généreux.
Nous avons rappelé les faits, Carole. Votre peu de responsabilité, mais aussi votre suivisme. Votre manque de courage politique, votre renoncement face aux demandes d’une famille politique qui n’était pas la votre.
Mais aussi les demandes qui émanaient de votre propre famille politique, à Castres, et qui eux aussi voulaient l’autoroute, parce que l’Etat semblait décidé à ne rien proposer d’autre.
Alors oui. La décision de 2010, vous ne l’avez pas prise.
Vous n’étiez pas présidente de Région.
Vous n’étiez même pas encore candidate.
Et, oui, historiquement, la Région défendait l’aménagement de la RN126 et sa gratuité.
Très bien.
Mais alors, maintenant que l’autoroute est presque là, il serait peut-être temps de regarder ceux qui, eux, étaient aux premières loges quand le virage a été pris.
Ceux qui ont poussé.
Ceux qui ont convaincu.
Ceux qui ont fait pression.
Ceux qui ont expliqué qu’il fallait aller vite.
Ceux qui ont transformé une route nationale en projet autoroutier.
Et accessoirement, ceux qui n’étaient pas Carole Delga.
Voilà notre petite faveur historique.
On ne vous met donc pas au bûcher.
On ne vous accorde pas non plus l’absolution.
On vous reconnaît simplement une chose : vous êtes devenue le symbole assez triste d’une forme de résignation politique face à des acteurs locaux et l’Etat. Une sorte de Ponce Pilate de l’infrastructure.
La victime de l’un des meilleurs calculs de la droite.
Le projet était décidé.
Il fallait avancer.
Les élus locaux le demandaient.
L’État mettait de l’argent.
Le territoire attendait.
Alors on accompagne.
—
Et puis, un jour, on se retourne.
Et l’on découvre que l’on a accompagné quelque chose dont on aurait peut-être préféré qu’il ne ressemble pas tout à fait à ça.
C’est humain.
C’est politique.
Et c’est précisément pour cela que nous avons aujourd’hui une proposition très simple.
Carole, vous voulez réécrire l’histoire ?
Très bien.
Réécrivons-la jusqu’au bout.
Rappelez qui a voulu l’autoroute.
Rappelez qui a fait pression.
Rappelez qui l’a défendue bec et ongles.
Rappelez que la décision de 2010 ne vous appartenait pas.
—
Mais surtout, servez-vous de ce qu’il vous reste de pouvoir pour faire respecter ce qui, lui, n’est pas négociable.
Parce que l’A69 peut être soutenue politiquement.
Elle peut être contestée politiquement.
Elle peut être regrettée politiquement.
Mais elle ne peut pas devenir une zone de non-droit.
Et c’est là que vous pouvez encore faire quelque chose.
Les emprises.
Les compensations environnementales.
La reconstruction des espaces détruits.
Les obligations du concessionnaire.
Les nuisances.
La qualité de l’air.
Les engagements pris.
Les prescriptions environnementales.
Les contrôles.
Les futurs tarifs.
Et surtout, le respect de la loi.
Parce que si la préfecture donne parfois furieusement l’impression de regarder le chantier avec des lunettes légèrement embuées par la fumée des engins, il reste encore quelques personnes capables de lui rappeler que l’État n’est pas seulement celui qui a décidé l’autoroute en 2010.
Il est aussi celui qui doit faire respecter les règles en 2026.
Alors, Carole, venez.
Pas pour sauver l’A69.
Elle n’a probablement plus besoin de vous.
Pas pour sauver votre bilan.
Il est trop tard pour ça, et chacun jugera en conscience, sous ce rapport là au moins.
Mais pour sauver quelque chose de plus utile : la parole publique.
Pour dire que soutenir un projet ne signifie pas donner carte blanche à celui qui le construit.
Pour dire que désenclaver un territoire n’autorise pas à broyer le droit environnemental.
Pour dire que le concessionnaire a des obligations.
Pour dire que l’État doit les faire respecter.
Pour dire enfin que, si l’on regrette aujourd’hui certains choix, il est encore possible de ne pas laisser leurs conséquences devenir une nouvelle fatalité.
—
C’est un combat d’arrière-garde.
Mais il est légaliste.
Et, contrairement à beaucoup d’autres combats politiques, celui-là pourrait même vous grandir.
Alors, Carole, on vous tend la main.
Vous nous avez expliqué que l’A69, en 2010, c’était le choix de l’État.
D’accord.
Nous vous croyons. Et c’est quand même assez factuel.
Alors maintenant, faites-nous simplement la démonstration que, seize ans plus tard, l’État peut aussi être celui qui fait respecter la loi.
Et si vous voulez vraiment nous faire plaisir, commencez par aller demander aux responsables de la catastrophe politique de 2010 comment ils comptent expliquer tout cela à leurs petits-enfants.
Nous, pendant ce temps, on gardera les archives.
—
A la fin, on a envie de vous dire : quel gâchis, Carole.
Votre nom restera pour beaucoup de gens de gauche, ici, dans le Tarn, et pour longtemps, entaché par cette autoroute broyeuse, qui se nourrit inlassablement de nombreuses illégalités et de territoires vulnérables, sous le regard complaisant de l’Etat macronien.
Mais il reste peut-être encore une petite voie de secours pour une forme de rédemption.
Même sur une autoroute comme l’A69.
La balle est dans votre camps. Et cela urge.
Le Sidobre Enchaîné


