Il faut reconnaître une chose à Florian Azéma : il a trouvé un concept politique formidable.
La caméra jetable.
Hors de prix, mais à obsolescence très rapide.
On l’installe. On la renforce. On la muscle. On la modernise. On la positionne stratégiquement.
Et quelques jours plus tard, quelqu’un lui tire dessus.
À Laden, les quatre caméras ont déjà été dégradées, certaines carrément visées par arme à feu. Autrement dit, avant même de parler d’intelligence artificielle, il faudrait peut-être inventer l’intelligence balistique.
Parce que si la municipalité veut réellement couvrir Castres de caméras, il va falloir intégrer dans le budget un poste jusqu’ici négligé : le « renouvellement accéléré du parc après impacts de chevrotine ».
Ou investir dans des caméras blindées.
Très blindées.
Avec pourquoi pas une petite tourelle de défense.
Après tout, puisqu’on entre dans la confrontation permanente…
—
Mais supposons que cela fonctionne
Supposons, pour faire plaisir au maire, que les opérations de police perturbent durablement les points de deal.
Que le régalien, les services de police de l’Etat, très actifs, obtiennent les résultats attendus.
Très bien.
Et ensuite ?
Le trafic disparaît-il ?
Évidemment que non.
Il se déplace.
Il se transforme.
Il s’adapte.
Et pendant que la mairie réfléchit à l’endroit où installer la prochaine caméra, le narcotrafic, lui, réfléchit déjà à la manière de ne plus avoir besoin d’être filmé.
Bienvenue dans l’Uber shit.
Plus de point fixe à tenir.
Plus de hall à occuper.
Plus besoin d’attendre tranquillement le client sous une caméra municipale.
Une trottinette, un téléphone, une livraison et hop : le progrès est en marche.
La police perturbe le trafic à un endroit ?
Le trafic change d’endroit.
Elle perturbe un mode opératoire ?
Le trafic en invente un autre.
C’est précisément pour cela que la lutte contre la délinquance ne peut pas être uniquement une succession de coups de poing, coups de menton et coups de communication.
—
Alors, Monsieur le Maire : une vraie politique de la ville ?
Ah.
Là, c’est beaucoup moins spectaculaire.
Une politique de prévention sur le temps long.
La jeunesse.
Les quartiers.
L’éducation.
L’accompagnement des familles.
Les associations.
Les structures de proximité.
Les lieux où l’on accueille les gamins lorsque leurs parents travaillent.
Les éducateurs.
Les MJC.
La présence humaine.
La reconstruction du lien avec les habitants.
Tout ce qui permet, pendant des années, d’assécher les vocations avant qu’elles ne deviennent des carrières dans le narcotrafic.
Le problème, c’est que ça coûte du temps.
De l’énergie.
Des personnels.
Et de l’argent.
Et surtout, ça ne produit pas immédiatement une magnifique vidéo Facebook avec trois gyrophares derrière soi.
—
Et c’est là que le bât blesse
Castres part de loin.
Très loin.
Vingt-cinq ans de gestion municipale de Pascal Bugis ont laissé des dispositifs de politique de la ville déjà rachitiques et maltraités.
Les besoins régaliens de Castres sont donc probablement supérieurs à ceux d’une ville « normale » de cette importance.
C’est précisément pour cela qu’il faudrait aujourd’hui réparer, reconstruire, investir.
Or que fait-on ?
On économise sur certains dispositifs déjà fragiles.
Et parallèlement, on annonce davantage de policiers municipaux et davantage de caméras.
Des caméras qui, à Laden, ont déjà démontré leur vulnérabilité.
Magnifique stratégie.
On réduit ce qui pourrait agir sur les causes pendant que l’on augmente ce qui intervient sur les conséquences.
—
La confrontation plutôt que la stratégie
Alors oui, on peut toujours monter le ton.
« Reprendre le contrôle. »
« Muscler le dispositif. »
« Opération coup de poing. »
« Tolérance zéro. »
« On ne lâche rien. »
C’est martial.
C’est viril.
C’est très efficace sur une affiche.
Mais face à un phénomène criminel qui s’adapte, la surenchère permanente finit surtout par devenir une forme de simplification.
Et lorsque les caméras se font tirer dessus, que les points de deal mutent et que le trafic s’uberise, on risque de découvrir quelque chose d’assez cruel : on peut multiplier les opérations sans jamais traiter ce qui produit le problème.
—
Alors continuez, Monsieur le Maire.
Ne changez rien.
Musclez.
Camérisez.
Quadrillez.
Reprenez le contrôle pour la quatrième, cinquième ou sixième fois.
Et surtout, continuez à répéter : « Laissez-nous du temps, nous venons seulement d’arriver. »
C’est pratique, comme argument.
Cela peut même tenir jusqu’aux prochaines présidentielles.
Sur un malentendu, ça peut fonctionner.
Castres, elle, en revanche, n’est pas prête d’arriver quelque part de cette manière.


