Contre-édito.
Il y a parfois des contradictions qui méritent mieux qu’un procès d’intention.
Elles méritent qu’on pose tranquillement les textes côte à côte.
D’un côté, un éditorial qui nous explique que la France doit se souvenir de son héritage chrétien, qu’elle risque de devenir une nation sans mémoire et que la sécularisation, combinée à une laïcité prétendument « dévoyée », contribuerait à « border le lit d’un islam conquérant ».
De l’autre, quelques mois auparavant, le même directeur de publication qui explique que l’archevêque d’Albi, venu rappeler une conception chrétienne de l’accueil du migrant, est simplement allé « lui aussi de son sermon dans un communiqué ».
Alors il faudrait peut-être préciser.
De quel christianisme parle-t-on ?
Celui des cathédrales ?
Celui des clochers ?
Celui des vitraux ?
Celui des « racines chrétiennes » ?
Ou celui qui, de temps en temps, ouvre l’Évangile et tombe sur des passages légèrement encombrants pour les guerres culturelles contemporaines ?
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Le jour où l’archevêque devient gênant
15 juin 2026.
Mgr Jean-Louis Balsa, archevêque d’Albi et évêque accompagnateur de la pastorale des migrants, réagit à la polémique provoquée par la déprogrammation de Passeport, la pièce d’Alexis Michalik.
Son message n’est pas particulièrement révolutionnaire dans la tradition chrétienne.
Il rappelle que les migrants ne doivent pas devenir des boucs émissaires.
Il affirme que l’accueil de personnes en souffrance ne peut être relégué au second plan.
Il invoque la fraternité.
Et il commence par une question :
« Qu’as-tu fait de ton frère ? »
On pourrait difficilement imaginer une référence plus classique.
Le problème, semble-t-il, est que cette fois, le frère en question n’est pas exactement celui que certains éditorialistes avaient prévu de mettre au premier rang.
Alors, le lendemain, dans Passeport pour la diabolisation, l’archevêque devient : « lui aussi allé de son sermon dans un communiqué ».
Voilà qui est pratique.
Quand le christianisme parle de patrimoine, de civilisation et de racines européennes, il devient une grande référence historique.
Quand il parle du migrant comme d’un être humain, il redevient soudain… un sermon que l’on moque.
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Le christianisme, oui. Mais pas trop près.
Le phénomène est assez amusant.
Dans un éditorial, le catholicisme est suffisamment important pour expliquer la civilisation française.
Dans un autre, un responsable catholique est suffisamment encombrant pour être réduit à son « sermon ».
Il faudrait donc conserver le christianisme patrimonial, mais se méfier du christianisme social.
Conserver les cathédrales, mais pas nécessairement les conséquences morales du message qu’on y prêche.
Préserver les racines, mais éviter de regarder ce qu’elles produisent lorsqu’elles rencontrent un réfugié.
C’est une conception assez particulière de la mémoire.
Une mémoire en vitrine.
Avec les pierres bien éclairées.
Les clochers impeccables.
Les processions au patrimoine.
Et, derrière le cordon de sécurité :
« Merci de ne pas appliquer le message à l’actualité. »
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Pourtant, Mgr Balsa ne sort pas de nulle part
Et c’est ici que l’affaire devient intéressante.
L’archevêque d’Albi n’a pas découvert les migrants le matin même de la polémique castraise.
La Conférence des évêques de France lui attribue effectivement une responsabilité dans la pastorale des migrants. Les publications catholiques consacrées à cette mission montrent également qu’il développe depuis plusieurs années une réflexion sur l’accueil, l’exil et la dignité des personnes migrantes.
Autrement dit, lorsqu’il parle des migrants, il ne change pas de religion pour l’occasion.
Il parle depuis une mission ecclésiale qui est précisément la sienne.
Et lorsqu’il écrit que les migrants doivent être accueillis comme des personnes humaines, il n’est pas nécessaire d’approuver théologiquement son propos pour constater qu’il est parfaitement cohérent avec cette mission.
On peut évidemment débattre de la politique migratoire.
On peut discuter des frontières.
On peut discuter de l’asile.
On peut discuter des conditions d’accueil.
On peut même contester la programmation d’une pièce de théâtre.
Mais présenter la parole d’un archevêque chargé de la pastorale des migrants comme un simple « sermon » parce qu’elle contrarie un récit politique précis, puis invoquer ailleurs les « racines chrétiennes » de la France, voilà une contradiction qui mérite au minimum quelques explications.
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Le christianisme à géométrie variable
C’est peut-être cela, au fond, qui intrigue.
Il existe un christianisme historique.
Un christianisme patrimonial.
Un christianisme identitaire.
Et un christianisme évangélique.
Ils ne disent pas nécessairement exactement la même chose lorsqu’ils rencontrent la politique contemporaine.
Le premier parle des cathédrales.
Le deuxième parle des racines.
Le troisième parle de civilisation.
Le quatrième demande : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »
Et c’est précisément celui-là qui semble le moins pratique.
Parce qu’un frère, dans la théologie chrétienne, n’est pas seulement quelqu’un qui vous ressemble.
C’est précisément celui qui peut être étranger.
Pauvre.
Persécuté.
Exilé.
Différent.
Autrement dit, le christianisme peut parfaitement être étudié comme une composante majeure de l’histoire française sans que l’on puisse automatiquement transformer cette histoire en programme identitaire.
« Aime ton prochain » : sous conditions générales ?
On imagine déjà le service juridique.
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Aime ton prochain.
Conditions générales :
Voisin immédiat uniquement ;
Titulaire d’une carte d’identité française ;
Compatible avec nos racines civilisationnelles ;
Pas trop migrant ;
Pas trop critique de notre politique migratoire ;
Et surtout, ne pas faire de pièce de théâtre dessus.
On plaisante.
Mais c’est précisément le problème lorsqu’on transforme une religion en marqueur identitaire.
On sélectionne dans son héritage ce qui conforte son récit et l’on oublie commodément ce qui le dérange.
C’est valable pour toutes les religions.
Et c’est justement pour cela qu’une République laïque n’a pas à décider quelle interprétation théologique doit gouverner les autres.
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Le plus drôle dans cette histoire ?
Ce n’est même pas que Pierre Archet critique Mgr Balsa.
Il en a parfaitement le droit.
Un archevêque peut être critiqué.
Un évêque n’est pas une autorité politique supérieure au débat.
Une parole religieuse peut être discutée, contestée, réfutée.
Le problème est ailleurs.
C’est la coexistence de deux discours dans le même journal.
Quand le christianisme sert à rappeler les racines de la France : magnifique patrimoine.
Quand le christianisme sert à demander ce que nous faisons de notre frère migrant : « sermon » à railler.
Il faudrait presque inventer une nouvelle discipline, le tri sélectif évangélique.
On garde :
Les cathédrales
Les clochers
Les racines
La civilisation
L’Europe chrétienne
On met au bac jaune :
L’accueil du migrant
La fraternité universelle
Le prochain
Le refus du bouc émissaire
Et surtout, surtout, ne pas mélanger les deux.
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De quel christianisme parle-t-on ?
C’est finalement la seule question intéressante.
Car personne n’a besoin de démontrer que Pierre Archet est croyant ou non.
Personne ne connaît sa conscience.
Personne n’a à distribuer des certificats de christianisme.
En revanche, on peut parfaitement examiner le christianisme auquel ses éditoriaux choisissent de se référer.
Et constater qu’il est volontiers convoqué lorsqu’il s’agit de parler d’identité, de civilisation, de patrimoine ou de mémoire nationale.
Mais que lorsque l’archevêque d’Albi convoque le même héritage chrétien pour parler du migrant et de la fraternité, le ton change.
Ce n’est plus la grande civilisation.
Ce n’est plus l’héritage millénaire.
Ce n’est plus la mémoire française.
C’est : « son sermon ».
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Alors, peut-être faut-il retourner la question
Le débat n’est finalement pas :
« Faut-il rechristianiser la France ? »
Il serait beaucoup plus intéressant de demander « Quelle idée du christianisme voulons-nous mettre en avant lorsque nous parlons de la France ? »
Celui qui regarde les pierres ?
Ou celui qui regarde les personnes ?
Celui qui célèbre les racines ?
Ou celui qui demande ce que nous faisons de notre frère ?
Celui qui raconte une civilisation passée ?
Ou celui qui interroge notre comportement présent ?
On peut évidemment être athée et poser ces questions.
On peut être croyant et y répondre autrement.
On peut être catholique et contester l’archevêque.
Tout cela relève du débat démocratique.
Mais il devient difficile de présenter le christianisme comme une référence civilisationnelle incontestable tout en évacuant, dès qu’elle devient politiquement inconfortable, la parole d’un responsable de cette même Église.
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Peut-être que le problème n’est donc pas la disparition du christianisme
Peut-être que le problème est plus simple.
Peut-être que certains ne regrettent pas tant la disparition de la religion que la disparition de la fonction identitaire qu’elle pouvait autrefois remplir.
Et cela change beaucoup de choses.
Car une religion peut être une foi.
Une culture.
Une histoire.
Une spiritualité.
Une pratique.
Une communauté.
Ou, dans le débat politique, un marqueur identitaire.
Ces usages ne sont pas équivalents.
Alors avant de demander à la France de retrouver ses racines chrétiennes, il faudrait peut-être commencer par lire ce qui pousse au bout de ces racines.
Parce qu’il se pourrait qu’on y trouve quelque chose d’un peu embarrassant pour les amateurs de guerre civilisationnelle.
Un homme.
Un pauvre.
Un étranger.
Un prochain.
Et une question toute simple.
« Qu’as-tu fait de ton frère ? »
Cette fois, difficile de répondre : « C’était juste un sermon. »


