CASTRES, LA VIEILLE METHODE – Tuer le père, aduler le grand-père ?

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À Castres, le RN découvre les vertus de l’héritage… à condition de pouvoir choisir lequel

Il paraît que la politique consiste à savoir d’où l’on vient.

À Castres, elle consiste surtout à savoir de qui l’on vient, et surtout de qui l’on ne veut plus être le fils.

Depuis son arrivée aux affaires, Florian Azéma semble avoir découvert une subtilité assez remarquable de la généalogie politique castraise : il y aurait finalement plusieurs héritages municipaux. Et, miracle de la sélection naturelle, certains seraient bons à revendiquer tandis que d’autres seraient parfaits pour expliquer pourquoi tout va mal.

Prenez Limouzy.

L’ancien maire appartient désormais à cette catégorie très pratique des hommes politiques disparus dont la postérité a eu le temps de faire le tri. Avec les années, les réalisations restent, les souvenirs s’adoucissent, les angles morts s’estompent et les souvenirs de Castres prennent cette jolie teinte sépia qui transforme volontiers un ancien maire en figure tutélaire.

Limouzy, donc, revient.

Pas forcément dans les actes. Dans l’image.

Dans la mémoire collective, surtout.

Et c’est là que l’opération devient intéressante.

Car le même pouvoir municipal qui explique volontiers les difficultés présentes par l’héritage de Bugis semble beaucoup moins gêné lorsqu’il s’agit de se rapprocher de la mémoire de Limouzy.

Étrange.

Très étrange.

Il y aurait donc des héritages qu’on assume et d’autres qu’on met au compost.

—

Le père, lui, peut prendre

Bugis est pratique.

Très pratique.

Il permet d’expliquer les problèmes actuels sans avoir à expliquer trop longtemps ce que l’on compte faire demain.

Une difficulté ?

C’est l’héritage Bugis.

Un retard ?

L’héritage Bugis.

Une situation compliquée ?

L’héritage Bugis.

Et si jamais quelqu’un demande quand même ce que la nouvelle majorité compte faire concrètement, il reste toujours possible de répondre qu’il faut d’abord réparer ce que les autres ont laissé.

C’est une vieille recette politique : transformer l’état des lieux en alibi.

Le problème, c’est qu’à force de parler de l’héritage des autres, on finit normalement par arriver à son propre bilan.

Et là, soudain, l’histoire familiale devient beaucoup plus compliquée.

Car Florian Azéma n’est pas seulement le maire qui hérite de Castres.

Il est désormais celui qui gouverne Castres.

À un moment donné, l’héritage cesse donc d’être une explication et devient une responsabilité.

—

Et puis il y a le grand-père

Mais Limouzy, c’est différent.

Limouzy appartient à une autre époque.

Une époque que beaucoup de Castrais regardent avec nostalgie, parfois avec affection, et souvent avec une mémoire sélective – comme toutes les mémoires politiques.

Le temps a fait son œuvre.

On se souvient davantage des réalisations que des polémiques, davantage des réussites que des erreurs, davantage de ce que l’on aimait que de ce qui fâchait.

Bref, Limouzy a eu le temps de devenir une image.

Et une image, en politique, c’est infiniment plus commode qu’un bilan.

Voilà donc une étrange opération qui semble se dessiner : tuer le père pour aduler le grand-père symbolique que l’on veut s’approprier ?

Pas vraiment.

Le père n’est d’ailleurs pas vraiment tué.

Il est simplement chargé de toutes les mauvaises nouvelles.

Le grand-père, lui, peut être convoqué pour les bonnes.

C’est beaucoup plus confortable.

—

La politique du tri sélectif

On connaissait le tri sélectif des déchets.

Voici désormais le tri sélectif des héritages municipaux.

Dans la benne « à revendiquer » : Limouzy.

Dans la benne « à oublier » : tout ce qui pourrait rappeler certaines continuités politiques.

Et dans la benne « à qui la faute ? » : Bugis.

Le système est admirable de simplicité.

On récupère la nostalgie quand elle est favorable.

On rejette la responsabilité quand elle est encombrante.

Et entre les deux, on explique que la nouvelle majorité est justement en train de remettre la ville sur les rails.

—

Une petite précision historique, tout de même

Le problème, évidemment, c’est que la mémoire politique n’est pas un supermarché.

On ne peut pas prendre chez Limouzy les souvenirs qui arrangent et laisser le reste en rayon.

Et surtout, on ne peut pas expliquer éternellement les difficultés présentes par les prédécesseurs tout en allant chercher chez les prédécesseurs les références dont on aimerait récupérer le prestige.

Car il faut bien finir par choisir.

Et il y a un détail assez savoureux

Florian Azéma n’arrive pourtant pas dans la politique castraise comme un inconnu tombé du ciel.

Il a lui-même une histoire politique.

Il a notamment tracté en 2014 pour une autre candidature, dans une autre époque et sous d’autres couleurs, au profit de ce même Pascal Bugis à qui il impute toutes les difficultés du moment qu’il ne parvient pas à gérer.

A la moindre critique se met en place un numéro de cirque de plus en plus convenu : on dresse le chapiteau, et on demande pourquoi on accuse celui qui vient d’arriver alors qu’un autre a créé les difficultés pendant 25 ans.

La politique est ainsi faite : les photos de famille changent parfois beaucoup plus vite que les albums.

Mais après tout, pourquoi s’en priver ?

Choisir son héritage, c’est encore de la politique.

Choisir la personne à laquelle on attribue les problèmes, c’est de la politique.

Choisir celle dont on récupère la nostalgie, c’est de la politique.

Choisir le moment où l’on cesse de parler du passé pour parler de son propre bilan, c’est aussi de la politique.

Et savoir faire tout cela en donnant l’impression que l’on est simplement en train de « remettre la ville en ordre »…

C’est même, reconnaissons-le, un certain savoir-faire politique.

—

De la petite politique ?

Oui.

Mais après tout… Si ça marche.

Car c’est peut-être cela, au fond, la grande découverte de cette nouvelle majorité : on n’a pas forcément besoin de changer l’histoire.

Il suffit parfois de changer la distribution des rôles.

Le grand-père devient une référence.

Le père devient un responsable.

Et le petit-fils politique se présente comme celui qui, enfin, va remettre de l’ordre dans la maison.

Reste seulement une question.

À force de chercher qui a laissé le désordre, quand commencera-t-on à demander qui est désormais chargé de ranger ?

Parce qu’à Castres, depuis mars 2026, ce n’est plus vraiment une question d’héritage.

C’est une question de succession.

Et surtout de responsabilité.

Le passé peut expliquer un mandat.

Il ne peut pas le remplacer.

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