Un jeune Marocain sans papiers meurt sur un chantier. Un artisan du voyage travaille avec lui. Et soudain, les clichés sur ceux qui « ne veulent pas travailler » deviennent légèrement plus difficiles à tenir.
Il faudrait peut-être envisager une action symbolique dans les conseils municipaux du Tarn.
Une minute de silence.
Pas pour une action héroïque en uniforme, cette fois.
Pour Ahmed, 22 ans, ressortissant marocain en situation irrégulière, mort après une chute de plus de cinq mètres sur un chantier à Técou, dans le Tarn.
Une minute de silence pour cet étranger qui, contrairement à ce que certains discours nous expliquent régulièrement, avait trouvé un moyen particulièrement radical de « profiter des aides sociales » : travailler sur un toit.
Il travaillait même beaucoup.
Tellement qu’il travaillait sans être déclaré.
Et tellement qu’il travaillait sur un chantier où l’on avait décidé de retirer soi-même des plaques contenant de l’amiante.
Et tellement que cette activité lui a coûté la vie.
Mais rassurons-nous : tout cela ne remet absolument pas en cause les catégories bien établies.
Parce qu’on nous l’expliquera probablement : les étrangers ne veulent pas travailler.
Ahmed, lui, avait manifestement mal lu la consigne.
—
Il y avait aussi un autre homme sur le chantier.
Un homme appartenant à la communauté des gens du voyage.
Là encore, le cliché est normalement assez simple : les gens du voyage ne travaillent pas. Ils volent. Et profitent de la CAF.
Sauf que celui-là travaillait.
Alors certes, tout n’était pas parfaitement conforme.
Les deux hommes n’étaient pas déclarés.
Peut-être parce que le commanditaire du chantier n’aimait pas payer des impôts. Peut-être pour d’autres raisons. Qui le saura ?
Mais il y a des moments où la réalité devient franchement inconvenante pour les amateurs de catégories toutes faites.
Parce que derrière les grandes théories sur « ceux qui ne veulent pas travailler », il y avait ici trois hommes sur un chantier.
Un artisan.
Un homme du voyage.
Un jeune étranger sans papiers.
Et un chantier à 12 000 euros.
Assez pour risquer sa santé, et perdre la vie.
—
Puis il y a eu l’amiante.
L’artisan avait bien prévu de faire intervenir une entreprise spécialisée.
Un devis de plus de 3 000 euros avait même été établi.
Mais l’entreprise tardait.
Le chantier, lui, n’attendait pas.
Alors on a accéléré.
Et l’artisan a finalement décidé de procéder lui-même au désamiantage avec les deux hommes présents.
Parce qu’il fallait avancer.
Parce qu’il fallait livrer.
Parce qu’il fallait travailler.
Parce qu’il fallait probablement aussi gagner sa vie.
Et pendant que certains expliquent tranquillement à la télévision que « quand on veut, on trouve du travail », trois hommes étaient justement en train de prendre tous les risques possibles pour en trouver.
L’un d’eux est mort.
—
Le tribunal a condamné l’artisan à six mois d’emprisonnement et à 55 200 euros d’indemnisation pour la famille.
Il a reconnu avoir mal agi.
« Ça me poursuivra toute ma vie », a-t-il déclaré.
On peut évidemment juger sévèrement les décisions prises sur ce chantier.
Il faut même les juger sévèrement.
Le travail dissimulé n’est pas une anecdote.
Le désamiantage sauvage n’est pas une méthode de gestion.
Et les règles de sécurité ne sont pas des suggestions décoratives.
Mais il serait peut-être intéressant, pour une fois, de regarder ce que cette histoire raconte aussi.
Elle raconte des gens qui travaillent.
Des gens précaires.
Des gens sans papiers.
Des gens qui acceptent des conditions qu’ils n’auraient probablement jamais dû accepter.
Des gens qui prennent des risques parce qu’ils ont besoin de gagner leur vie.
Et un système dans lequel la vulnérabilité devient parfois une main-d’œuvre disponible.
—
Alors oui.
Faisons cette minute de silence dans les conseils municipaux du Tarn.
Mais faisons-la correctement.
Une minute pour Ahmed.
Une minute pour ce jeune homme mort en travaillant en France alors qu’il n’y avait pas officiellement sa place.
Une minute aussi pour faire méditer tous ceux qui ont déjà expliqué qu’il suffisait de « traverser la rue » pour trouver du travail.
Et surtout une minute pour tous ceux qui, devant cette histoire, vont réussir l’exploit intellectuel de conclure :
« Vous voyez bien. Les étrangers sont le problème. »
Il faudra alors leur rappeler un petit détail.
Ahmed n’était pas en train de demander une allocation.
Il était en train de travailler.
Il est mort sur un toit.
En retirant de l’amiante.
Pour un chantier.
À 22 ans.
Et il n’avait même pas de contrat de travail.
—
Avis aux amateurs de clichés.
L’étranger qui ne travaille pas ?
Il travaillait.
Le nomade qui ne travaille pas ?
Il travaillait.
Le petit artisan qui « s’en sort » ?
Il travaillait aussi.
Et au milieu de tout cela, un jeune homme est mort.
Tous les clichés ont survécu.
C’est probablement le plus terrible dans cette histoire.


