Le Canon français veut faire banquet ? Qu’il banquet. La République, elle, ferait peut-être mieux de cesser de trembler devant les tréteaux et de commencer à montrer ce qu’elle est.
Il y a quelque chose d’assez fascinant dans cette histoire de banquet.
Six syndicats demandent au préfet et aux maires concernés d’interdire le rendez-vous du Canon français, prévu le 21 novembre à Albi. Ils évoquent des précédents particulièrement préoccupants, avec des accusations de propos racistes, antisémites ou homophobes et, selon les témoignages rapportés, des gestes assimilés à des saluts nazis.
Le banquet affiche complet.
800 ? 1 000 ? 1 500 personnes ?
Autant dire qu’il va falloir beaucoup de couverts.
Et probablement beaucoup de charcuterie.
Le tout pour environ 80 euros.
À ce tarif-là, on espère au moins que le cochon sera meilleur que les idées.
Parce que le véritable problème, à nos yeux, n’est pas tellement qu’un groupe de Français ait décidé de se retrouver autour d’une table pour manger du cochon, chanter des chansons et célébrer une certaine conception de la France.
Après tout, les Français ont toujours eu une passion remarquable pour se retrouver autour d’une table afin de refaire le pays.
Le problème commence lorsque, sous couvert de célébrer le terroir, on finit par servir des idées plus rances que toutes les charcuteries de l’arrière-pays.
Mais justement.
Laissez-les donc faire.
—
Ne leur offrez surtout pas le statut de victimes
Parce qu’il y a quelque chose de profondément contre-productif dans l’idée de transformer ce banquet en grand combat contre la liberté.
Interdire.
Empêcher.
Annuler.
Puis laisser les organisateurs expliquer qu’une fois encore, « on ne peut plus rien dire », que « la France est bâillonnée », que « les élites veulent empêcher les Français de se retrouver » et que le système aurait peur d’un banquet à 80 euros.
Quelle formidable publicité.
Quelle magnifique machine à fabriquer des martyrs.
Non.
S’ils veulent faire un banquet, qu’ils le fassent.
Qu’ils installent leurs tréteaux.
Qu’ils sortent leurs assiettes.
Qu’ils chantent.
Qu’ils parlent.
Et qu’ils assument.
Parce qu’une démocratie adulte n’a pas besoin de cacher les idées qu’elle combat.
Elle a besoin de les regarder en face.
Et parfois, de les laisser parler suffisamment longtemps pour que chacun puisse comprendre ce qu’elles sont.
—
Montrez-nous donc cette France-là
Voilà peut-être ce qui dérange le plus.
Si ces rassemblements sont réellement ce que leurs détracteurs décrivent, pourquoi avoir peur qu’ils le montrent ?
Si des propos racistes sont tenus, qu’ils soient entendus.
S’ils sont xénophobes, que chacun puisse les entendre.
Si des gestes relevant du salut nazi sont effectivement commis, qu’ils soient constatés, documentés et, s’ils constituent des infractions, sanctionnés.
Si des slogans sont scandés dans l’espace public, qu’on puisse les entendre.
Et si certains participants, après avoir terminé leur banquet, choisissent de se répandre dans Albi en exhibant leur haine, alors qu’Albi les voie.
Pas de fantasme. Pas de caricature. Pas de victimisation.
Laissons simplement les faits parler.
Car il existe une différence fondamentale entre interdire une opinion et sanctionner un délit.
La République n’a pas à aimer toutes les opinions.
Elle doit simplement savoir où s’arrête la liberté et où commence l’infraction.
Et elle doit avoir le courage de faire respecter cette frontière.
—
La question qui devrait surtout nous obséder
Il y en a pourtant une autre.
Pourquoi ?
Pourquoi des gens sont-ils prêts à payer 80 euros pour se retrouver autour d’un repas dont la promesse gastronomique semble parfois moins importante que la promesse identitaire ?
Pourquoi certains de ceux qui trouvent scandaleux le prix d’un menu à 20 euros en centre-ville – parfois autrement plus travaillé, plus généreux et gastronomiquement incomparable – acceptent-ils de payer quatre fois plus cher pour aller manger sur des tréteaux dans une ambiance où l’essentiel semble être ailleurs ?
Ce n’est peut-être pas une question de cochon.
C’est une question de besoin d’appartenance.
De colère.
De déclassement ressenti.
De peur.
De récit.
De besoin de trouver quelqu’un à désigner comme responsable de tout ce qui ne va plus.
Et c’est précisément pour cela que nous ne gagnerons pas cette bataille simplement en criant « fascistes ! » depuis le trottoir d’en face.
Parce que ceux qui viennent chercher dans ces banquets une communauté, une fierté ou une réponse à leurs inquiétudes ne disparaîtront pas avec l’annulation d’un repas.
Ils iront ailleurs.
Ils voteront ailleurs.
Ils écouteront ailleurs.
Et parfois, ils radicaliseront ailleurs.
—
La République ne doit pas seulement condamner. Elle doit donner envie.
C’est là que se trouve peut-être notre véritable urgence.
Face à une France qui se replie, il faut montrer une France qui rassemble.
Face à ceux qui expliquent que certains Français seraient de trop, il faut montrer une France où personne n’est de trop.
Face à ceux qui parlent de « mauvaise population », il faut parler de citoyens.
Face à ceux qui rêvent d’une identité nationale transformée en frontière permanente, il faut rappeler que la République est précisément l’inverse : une promesse commune.
Elle n’est pas une couleur de peau.
Elle n’est pas une religion.
Elle n’est pas un nom de famille.
Elle n’est pas un menu.
Et certainement pas une assiette de charcuterie dressée comme un étendard.
La République est une idée beaucoup plus exigeante.
Elle consiste à vivre ensemble malgré nos différences.
À reconnaître la dignité de chacun.
À refuser que la peur devienne une politique.
À ne pas laisser la haine devenir une identité.
—
Alors, surtout : ne tremblez pas.
Le Canon français veut faire démonstration de force à quelques mois de l’élection présidentielle ?
Très bien.
Qu’il démontre.
Mais que la République démontre elle aussi.
Qu’elle rassemble.
Qu’elle accueille.
Qu’elle débatte.
Qu’elle protège.
Qu’elle transmette.
Qu’elle soit fière sans avoir besoin d’humilier quelqu’un d’autre pour l’être.
Qu’elle soit française sans avoir besoin de chercher qui ne le serait pas suffisamment.
Et lorsque les tables seront débarrassées, que les derniers verres seront vides et que les dernières chansons se seront tues, il restera une question beaucoup plus importante que celle de savoir si le banquet devait être interdit.
Quelle France voulons-nous montrer ?
Celle qui se retrouve pour désigner des boucs émissaires ?
Ou celle qui se retrouve pour construire quelque chose ensemble ?
Alors oui.
Laissez-les manger.
Laissez-les parler.
Laissez-les se montrer.
Et si ce qu’ils montrent est effectivement aussi rance que certains le redoutent, ne leur offrez surtout pas la consolation de la censure.
Opposez-leur mieux.
Plus de République.
Plus de fraternité.
Plus de dignité.
Plus de courage.
Parce que la meilleure réponse à une démonstration de haine n’est pas toujours de faire disparaître la scène.
C’est parfois d’allumer toutes les lumières.
Et de montrer qu’il existe une autre France.


