Je viens de passer à Castres.
Et là, j’apprends que commence l’Escapade vénitienne. En septembre.
Déjà, j’aime beaucoup l’idée.
Parce qu’un carnaval vénitien en septembre, c’est un peu comme une raclette municipale le 14 juillet.
Ça peut être très bon.
Mais quelque part, le calendrier essaie de nous dire quelque chose.
À Venise, le carnaval a lieu en hiver.
À Castres, on a trouvé ça trop conventionnel.
Nous, on a pris le carnaval, on l’a regardé droit dans les yeux et on lui a dit : « Écoute. Mars, c’est compliqué. Il peut pleuvoir. »
Le carnaval a répondu : « Oui… c’est un peu le principe de la fin de l’hiver. »
Et nous : « Septembre. »
Voilà. Problème réglé.
Dans le Tarn, on ne subit pas les saisons.
On les déplace.
Bientôt les vendanges en avril parce qu’en septembre il y a trop de raisins.
La fête de la musique en novembre parce qu’en juin il y a du bruit dehors.
Et Noël fin août parce que franchement, pour le marché de Noël, il fait quand même meilleur.
Alors depuis, soyons précis, ça ne s’appelle même plus vraiment « carnaval ».
Ça s’appelle « Escapade vénitienne ».
Et ça, je trouve ça très honnête.
Parce qu’effectivement, Venise s’est échappée.
Elle a pris l’A61.
Elle s’est trompée à Toulouse.
Et elle a fini à Castres.
Très bien.
Et moi je n’ai absolument rien contre Venise.
C’est magnifique, Venise.
Les costumes sont splendides. Les masques sont beaux.
Ça fait des photos incroyables.
Il y a des gens qui ont passé probablement huit mois à coudre trois mille perles sur une manche.
Respect total.
Et surtout, qu’on ne se méprenne pas : faisons Venise.
Faisons Dakar.
Faisons Naples.
Faisons Rio.
Faisons Tokyo.
Faisons Alger, Lisbonne, La Réunion, Bamako, New York, Séville.
Faisons venir des tambours, des fanfares, des masques, des cuisines, des langues, des danses et des gens de partout.
Faisons même une semaine où, chaque matin, Castres se réveille dans un autre pays.
Lundi : Sénégal.
Mardi : Japon.
Mercredi : Brésil.
Jeudi : Italie.
Vendredi : personne ne sait plus où on habite, mais tout le monde a bien mangé.
Formidable.
Je signe tout de suite.
Le monde est immense.
Profitons-en.
Mais il y a quand même un moment où je me dis : On est à Castres.
Dans le Tarn.
En Occitanie.
Et visiblement, pour faire un grand événement populaire autour d’une culture, on s’est dit : « Qu’est-ce qu’on pourrait mettre en valeur ici ? »
Long silence.
« L’Italie ? »
Oui.
Évidemment.
Parce qu’on manque cruellement de patrimoine local.
On a juste une langue, des musiques, des danses, des carnavals, des personnages, des rites, des légendes, des instruments, une cuisine, des chants, des traditions populaires… Enfin rien d’exploitable.
Heureusement qu’on a trouvé Venise.
Parce que l’Occitanie, ça faisait un peu loin.
Alors qu’à côté, il y a Cordes. À Cordes, ils font encore un carnaval où les gens se déguisent avec des bouts de tissu, chantent, font du bruit, se moquent du monde et finissent par brûler Carnaval.
C’est moins chic.
Évidemment.
Quand tu brûles un mannequin en chantant en occitan, Instagram hésite un peu sur le filtre.
À Albi, ils ont des chars énormes.
À Castres même, il existe un carnaval occitan. Mais lui, il est plus discret.
Il faut tendre l’oreille.
Il est quelque part derrière les 14 000 plumes du Doge.
Et finalement, je crois que c’est ça qui me fait rire.
Pas qu’on célèbre Venise.
Célébrons Venise !
Célébrons Dakar !
Célébrons Tokyo !
Célébrons Rio !
Invitons tout le monde.
Mais dans cette immense fête des cultures du monde, il devrait quand même rester une petite chaise pour la culture qui était déjà dans la salle avant qu’on arrive.
Parce qu’imaginons simplement l’inverse.
Imaginez Venise organisant pendant quatre jours : « La grande Escapade Castraise. » Place Saint-Marc.
Des gens habillés en petaçons.
Un monsieur joue de la cabrette devant le palais des Doges.
À 15 heures : démonstration de jeu de quilles.
À 16 heures : dégustation de bougnette.
À 17 heures : arrivée triomphale d’un bus de Labruguière.
Et le maire de Venise explique : « C’est important de faire vivre notre patrimoine. »
Là, tout le monde trouverait ça légèrement étrange.
Nous, non.
Nous, on est ouverts sur le monde.
Tellement ouverts qu’un jour il faudra peut-être penser à regarder ce qu’il y avait dans la maison avant d’ouvrir toutes les fenêtres.
Alors gardons Venise. Vraiment.
Faisons venir Dakar, Naples, Tokyo, Rio et tous les autres.
Mais si un jour quelqu’un retrouve l’Occitanie sous un masque, derrière un stand de parmesan, qu’il prévienne.
Elle habite ici.


