CHRONIQUE – Il faut parfois savoir reconnaître ses erreurs.
Nous avions peur de nous ennuyer.
Après des années à vivre au rythme des barrières de chantier, des déviations, des feux tricolores temporaires, des pelleteuses et des tracteurs, nous pensions naïvement que l’ouverture de l’A69 allait nous priver de notre feuilleton quotidien.
Plus de routes barrées.
Plus de rond-points provisoires.
Plus de camions de chantier.
Plus de panneaux « prudence, travaux ».
Bref, nous allions perdre une partie de notre patrimoine culturel.
Nous nous trompions.
Atosca vient de récupérer certains tronçons de la N126 entre Soual et Puylaurens.
Et soudain, une évidence nous saute aux yeux : l’A69 ne va pas supprimer le trafic. Elle va nous permettre de mieux organiser sa redistribution.
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Bienvenue dans les années 1970
Les anciens vont adorer.
Eux qui répètent depuis quarante ans que « c’était mieux avant » vont enfin pouvoir le vérifier.
Il suffira de s’installer sur un banc, au cœur du village, et de regarder défiler les voitures et les camions.
Un peu comme autrefois.
À ceci près qu’il ne s’agira plus des départs en vacances de juillet et août.
Ce sera toute l’année.
Le progrès, finalement, c’est peut-être cela : prendre une infrastructure du XXIᵉ siècle et recréer les nuisances du XXᵉ autour.
Les villages retrouveront ainsi leur animation d’antan.
Le bruit des moteurs.
Les freinages.
Les accélérations.
Les vibrations.
Les poids lourds.
Les files de voitures.
Et, pour les plus nostalgiques, cette délicieuse odeur de diesel qui faisait autrefois tout le charme de nos bourgs.
Une véritable reconstitution historique grandeur nature.
Entrée gratuite.
Spectacle permanent.
Pollution comprise.
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L’autoroute qui déplace les problèmes
Mais soyons sérieux deux minutes.
On nous a vendu l’A69 comme une infrastructure destinée à fluidifier les déplacements entre Castres et Toulouse.
Très bien.
Mais si une partie du trafic bascule sur l’autoroute, tandis qu’une autre continue à emprunter l’ancien itinéraire pour éviter le péage, il va bien falloir que quelqu’un se demande ce que deviennent les communes traversées.
Parce qu’un automobiliste qui ne veut pas payer l’autoroute ne disparaît pas.
Il prend une autre route.
Et un camion qui cherche à réduire ses coûts ne devient pas soudainement philanthrope parce qu’une autoroute flambant neuve existe à quelques kilomètres.
Il choisit son itinéraire.
Le trafic ne disparaît pas.
Il se reconfigure.
Et avec lui, les nuisances, les consommations de carburant et l’usure des routes.
Mais au moins, nous aurons une magnifique autoroute neuve à regarder.
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Une formidable machine à faire rouler les voitures
Et puis il y a cette idée géniale : faire payer davantage pour aller plus vite.
Sauf à ceux qui ne veulent pas payer.
Eux pourront continuer à emprunter l’ancien réseau.
C’est formidable.
Une mobilité à deux vitesses.
L’autoroute pour ceux qui peuvent se permettre le péage.
La vieille route pour ceux qui préfèrent conserver leur argent.
Et entre les deux, les collectivités qui pourront toujours expliquer que tout cela constitue une formidable chance pour le territoire.
Il fallait y penser.
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Pourquoi s’arrêter là ?
Au Sidobre Enchaîné, nous avons donc décidé de proposer une vision à la hauteur de l’ambition du projet.
Puisque nous avons enfin compris que les grands travaux constituent la solution universelle à tous les problèmes, allons jusqu’au bout.
Pourquoi ne pas profiter de l’Agout lorsqu’il sera particulièrement bas pour construire une extension directement vers Castres ?
Pas besoin d’expropriations.
Pas besoin de négocier avec les propriétaires.
Pas besoin de s’embêter avec les parcelles.
La rivière est déjà là.
Il suffit de quelques bulldozers.
On remblaie.
On bitume.
Et hop : A69 – Centre-ville de Castres.
En prime, cela permettrait de résoudre plusieurs problèmes simultanément.
La circulation ?
Réglée.
L’accès au centre-ville ?
Réglé.
Le commerce ?
Les voitures pourraient passer directement devant les vitrines.
L’eau ?
Bon.
Il faudrait probablement en parler à l’Agout.
Mais après tout, il faut savoir faire des sacrifices pour le progrès.
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Et pourquoi pas Albi ?
Une fois Castres atteinte, il serait dommage de s’arrêter.
Quelques kilomètres supplémentaires et nous voilà à Albi.
Ou Béziers !
Puis, soyons ambitieux, Perpignan et Barcelone, qui n’ont pas assez d’une autoroute.
L’autoroute comme projet de civilisation.
Chaque fois qu’un territoire rencontre une difficulté, on ajoute une voie.
Chaque fois que la circulation augmente, on construit une route.
Chaque fois que quelqu’un demande si tout cela est vraiment nécessaire, on répond :
« C’est indispensable pour l’attractivité du territoire. »
Et si quelqu’un demande combien cela coûte ?
On lui répondra qu’il faut raisonner à long terme.
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Le véritable génie de l’A69
Finalement, nous avions tout faux.
L’A69 n’est peut-être pas seulement une autoroute.
C’est un concept.
Une philosophie.
Une méthode d’aménagement du territoire consistant à résoudre les problèmes de mobilité en ajoutant de la mobilité, les problèmes de circulation en ajoutant des routes et les problèmes économiques en espérant que davantage de voitures finissent par les régler.
Et lorsque cela ne fonctionne pas ?
On construira quelque chose d’autre.
Plus grand. Plus loin. Plus cher.
Après tout, il faut bien donner du travail aux pelleteuses.
Alors oui, bienvenue dans le progrès.
Bienvenue dans la modernité.
Bienvenue dans l’avenir.
Bienvenue… en 1974.
Avec simplement une petite différence : à l’époque, personne ne payait 17 euros pour y entrer.


