Minuit. Les allées du cimetière sont calmes. Un souffle de vent dans les cyprès.
— Florian Azéma…
Silence.
— Ah ben tiens. Le petit coq est venu fleurir ma tombe.
C’est gentil.
J’aurais préféré une libation, mais enfin, chacun son genre.
Et voilà maintenant qu’il explique qu’il s’inscrit dans ma vision.
Ma vision !
C’est formidable, la politique moderne.
Autrefois, pour entrer dans la postérité, il fallait construire quelque chose.
Aujourd’hui, il suffit de venir revendiquer une vision en déposant des fleurs sur une tombe.
—
Encore un qui ose tout.
Parce que celui-là, il a une qualité rare. Il a de l’audace dans les endroits où les autres ont encore de la pudeur.
Il vient après moi, il regarde ce que j’ai fait, il prend la rocade, la Borde Basse, le Causse… Et hop ! Il met tout ça dans son cartable.
« Vision du territoire. »
C’est joli, « vision du territoire ».
Ça fait sérieux.
Ça sent le costume sombre, la poignée de main et le petit-déjeuner avec la Chambre de commerce.
Mais attention, garçon.
Une vision, ça vient avec des lunettes. Et parfois, les lunettes montrent aussi les factures.
Parce que mon héritage, vois-tu, ce n’est pas une brocante.
On ne vient pas le dimanche matin choisir les meubles qui vont bien avec son salon.
Il y a des beaux meubles.
Et puis il y a l’eau. Ah ! L’eau. J’ai pas eu beaucoup de nez, sur ce coup-là.
Je pensais rendre service.
L’histoire en a décidé autrement.
Trente-deux millions et demi, que ça a finit par coûter à la ville.
Voilà une belle façon de transformer une politique publique en fontaine.
Et maintenant le petit Florian veut s’inscrire dans ma vision.
Très bien.
Mais qu’il prenne donc l’ensemble.
Les réussites. Les erreurs. Les décisions brillantes. Et les décisions qui brillent un peu moins.
L’héritage, c’est un tout. Même les morceaux qui collent aux doigts.
—
Et puis il y a cette histoire de droite.
Ça, c’est merveilleux.
Parce que j’entends maintenant des gens du RN parler de moi.
De moi !
Des gens qui viennent vous expliquer qu’ils sont les héritiers d’une certaine idée de la droite.
Une certaine idée de la France.
Une certaine idée du territoire.
Très bien. Encore un qui va se découvrir gaulliste.
Ils sont comme ça, les petits hommes politiques, de nos jours.
Quand ils cherchent une cravate respectable, ils vont fouiller dans la penderie du Général.
Le général de Gaulle, c’était pas une marque déposée qu’on sort du placard quand le logo du parti commence à sentir le roussi.
On sort le mot « souveraineté ».
On rajoute « indépendance ».
Un peu de « grandeur ».
On baisse la voix. Et hop !
Gaulliste !
C’est magique.
Même Bernard Carayon, à Lavaur, s’y est mis.
Il y a des gens qui entrent dans l’Histoire par la grande porte. Et puis il y a ceux qui cherchent la porte de service, avec un badge de circonstance.
Décidément, le gaullisme est devenu le pressing de la droite : tout le monde y dépose ses vieux habits et les récupère repassés.
—
Mais le plus drôle, c’est le RN.
Le RN… Comment des gens ambitieux peuvent-ils aller se fourrer là-dedans ?
Moi, je les regarde d’en bas.
J’ai connu la droite à papa.
Elle avait ses défauts.
Oh oui ! Elle en avait.
Mais enfin… Elle avait au moins la décence de savoir encore où se trouvait la boussole républicaine.
—
Surtout ne jamais oublier de dire qu’on aime le territoire.
Le territoire !
C’est devenu le mot magique.
Vous dites « territoire », et tout le monde applaudit.
Vous dites « développement », et personne ne demande comment.
Vous dites « attractivité », et personne ne demande pour qui.
Vous dites « héritage », et surtout… surtout, ne demandez pas la facture.
Enfin. Je suis mort.
Je peux bien me permettre de ne pas mâcher mes mots.
Et puis, on a le recul.
Alors Florian… Tu veux marcher dans mes pas ?
Marche. Mais prends de bonnes chaussures.
Parce qu’il y a des cailloux.
Et puis ne crois pas qu’une fleur déposée sur ma tombe transforme automatiquement mon cercueil en tremplin électoral.
La politique, mon garçon, c’est comme les enterrements, il y en a toujours un qui arrive en retard, qui prend la meilleure place et qui prétend être de la famille.
Tu veux mon héritage ?
Très bien.
Mais alors prends aussi mes erreurs. Mes contradictions. Mes emmerdes.
Et les trente-deux millions et demi que la ville se cogne depuis des années.
Et alors ? Ça, tu préfères le laisser au mort ? Ou le refiler à ton prédécesseur ?
Évidemment. L’autre nigaud, il a eu 20 ans pour épurer l’ardoise, mais il a procrastiné.
Les héritiers sont toujours très courageux avec les bijoux de famille. Beaucoup moins avec les dettes.
Allez. Va donc. Fais ton chemin. Et commence déjà par apprendre une chose. On ne devient pas grand parce qu’on se met debout sur les épaules des morts.
On devient grand quand son propre nom suffit à faire oublier celui dont on s’est réclamé.
Sinon, ce n’est pas un héritage.
C’est du recyclage.


