Il y a quelque chose de fascinant dans la crise actuelle du carburant.
On vous explique depuis des années qu’il faut moins rouler.
Très bien.
Mais pour beaucoup de Tarnais, il faudrait d’abord arrêter de travailler.
Parce que dans un département où l’on habite ici, où l’on travaille là, où les enfants sont scolarisés ailleurs et où le supermarché est encore un peu plus loin, la voiture n’est pas exactement un loisir du dimanche.
C’est l’outil de travail.
De la vie quotidienne.
La première chose que le tarnais perd quand il ne peut plus se déplacer, c’est son travail.
Le problème, c’est que l’outil de travail commence à coûter aussi cher que le travail qu’il permet d’effectuer.
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Le nouveau parcours professionnel
7 h 00.
Réveil.
7 h 30.
Départ pour le boulot.
8 h 00.
Travail.
17 h 00.
Fin du travail.
17 h 01.
Début du deuxième emploi : financer le trajet du premier.
Il faut bien payer l’essence.
Et quand l’essence atteint des sommets, le salarié découvre une étrange forme de comptabilité moderne : je travaille pour gagner de l’argent afin de pouvoir acheter le carburant qui me permet d’aller travailler afin de gagner de l’argent.
On avait inventé le mouvement perpétuel.
Il s’appelle désormais « trajet domicile-travail ».
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« Vous pourriez prendre l’électrique »
Évidemment.
La solution est là.
Il suffit de passer à la voiture électrique.
C’est merveilleux.
Il faut simplement avoir plusieurs dizaines de milliers d’euros disponibles pour remplacer la voiture thermique que l’on possède déjà.
Une formalité.
Surtout quand on vient justement d’expliquer que l’on met désormais 20 euros d’essence par 20 euros, que l’on refuse des sorties et que l’on calcule le moindre passage à la pompe.
C’est un peu comme répondre à quelqu’un qui vous explique qu’il ne peut plus payer son loyer :
« Avez-vous essayé d’acheter un appartement ? »
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La grande révolution du plein
Pendant ce temps, le Tarnais s’adapte.
Il ne fait plus le plein.
Il fait un acompte sur son plein.
20 euros.
Puis 20 euros.
Puis on verra.
Le réservoir devient un livret d’épargne.
On ne sait jamais.
Il reste peut-être assez pour aller travailler demain.
Et surtout, on compare.
Station A : trop chère.
Station B : rupture.
Station C : carburant disponible mais trente minutes de queue.
Station D : carburant moins cher mais à 25 kilomètres.
Et là commence le grand calcul écologique du XXIe siècle : est-ce que je consomme moins en faisant la queue trente minutes ou en roulant vingt kilomètres pour économiser 4 euros ?
La transition énergétique, version Tarn.
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La queue comme stratégie financière
Samedi matin, certains ont attendu près d’une heure pour quelques centimes de différence.
Ce n’est plus vraiment une station-service.
C’est une salle des marchés.
On surveille les cours.
On compare.
On anticipe.
On arbitre.
On entre dans la file avec l’impression d’avoir trouvé le bon placement.
« Bonjour, je prends 30 litres de sans-plomb et, si possible, une petite plus-value. »
Pendant ce temps, quelque part dans un bureau, quelqu’un explique probablement que le marché fonctionne normalement.
Le marché fonctionne très bien.
C’est juste le portefeuille qui fonctionne moins bien.
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Et pendant ce temps, le salarié continue de rouler
Parce qu’il n’a pas vraiment le choix.
Le salarié qui travaille à Castres mais habite à 25 kilomètres de là ne peut pas répondre :
« Désolé patron, cette semaine le litre est trop cher, je ferai du télétravail depuis mon rond-point. »
Le maçon ne peut pas téléporter sa bétonnière.
L’aide-soignante ne peut pas prendre le bus imaginaire qui passe devant son village à 5 h 42.
Le salarié de zone industrielle ne peut pas demander à son employeur de déplacer l’usine devant sa maison.
Et le jeune qui vient de décrocher son premier emploi découvre une autre merveille de la vie active : son premier salaire part dans le réservoir.
Bienvenue dans le monde du travail.
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Alors, évidemment, il reste la sobriété
On peut toujours moins rouler.
Ne plus sortir.
Reporter les courses.
Annuler les visites.
Éviter les loisirs.
Mettre moins d’essence.
Et puis, progressivement, éviter tout ce qui n’est pas absolument indispensable.
C’est ainsi que l’on finit par découvrir une nouvelle définition de la liberté : avoir assez d’essence pour pouvoir aller travailler.
Pour le reste, on verra.
Assigné à résidence par son propre porte-feuille.
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Et les Gilets jaunes ?
Ils étaient nés d’une hausse du prix du carburant.
Quelques années plus tard, le souvenir revient.
Avec une différence notable.
En 2018, on parlait beaucoup de pouvoir d’achat.
En 2026, on commence à parler de pouvoir de déplacement.
Et quand un plein devient une décision budgétaire, que certains renoncent à des sorties et que d’autres commencent à craindre de ne plus pouvoir aller travailler normalement, le problème dépasse largement le prix affiché sur une pompe.
Parce qu’au bout du compte, ce n’est pas seulement le litre qui augmente.
C’est le prix de la vie quotidienne.
Et le plus extraordinaire dans cette histoire, c’est qu’on demande simultanément au Français de travailler davantage, de se déplacer moins, de consommer moins, de changer de voiture et de financer sa transition.
Avec quel argent ?
Avec celui qu’il reste après avoir payé l’essence.
Enfin… s’il en reste.
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Le Sidobre Enchaîné


