Chronique. Il y a des visites papales qui font du bien à la foi.
Et puis il y a celles qui font beaucoup de bien aux photographes politiques.
Depuis quelques jours, une partie de l’extrême droite française semblait avoir découvert une vocation nouvelle : être photographiée à proximité du pape.
Une soutane blanche, quelques sourires, deux ou trois poignées de main, une image pieuse et hop : conversion instantanée de la respectabilité politique.
Il ne manquait plus que les cierges parfumés au marketing électoral.
Puis Léon XIV est rentré dans l’avion. Et il a parlé.
Mauvaise nouvelle pour les fabricants de cartes postales.
Interrogé sur la progression de l’extrême droite en Allemagne et sur ses éventuels liens avec certaines formes de religion, le pape n’a pas distribué de bons points.
Il n’a pas non plus prononcé le nom du Rassemblement national.
Il n’en avait d’ailleurs pas besoin.
Il a dit qu’il fallait étudier les liens éventuels entre la progression de ces mouvements et certaines formes de religion.
Puis il a été beaucoup plus clair sur un autre point : l’association de certaines positions d’extrême droite avec une certaine conception de la religion, a-t-il rappelé, « n’est pas une expression authentique du christianisme ».
Et là, soudainement, dans les bureaux de communication de la droite catholique identitaire, on a entendu un grand silence.
Le genre de silence qui suit généralement la découverte d’une pièce à conviction dans le dossier qu’on était précisément en train de faire disparaître.
Parce que le pape ne s’est pas arrêté là.
Il a rappelé ce que sont, selon lui, les valeurs de l’Évangile : pas la haine. Pas la division.
Mais la compréhension, la compassion et l’accompagnement.
Puis il a appelé les citoyens à participer à la vie politique et à faire des choix en faveur du bien commun, plutôt qu’en faveur d’idées extrémistes susceptibles de provoquer des dégâts dont nous ne mesurons peut-être pas encore l’ampleur.
En clair, il a appelé les catholiques, l’ensemble des chrétiens, sans la moindre ambiguité, à se détourner de l’extrême droite s’ils voulaient raccorder leur foi à une expression authentique du christianisme.
Voilà.
C’était donc ça, le message.
Pas exactement celui que certains attendaient.
Au RN, on avait peut-être préparé la visite comme une procession de carnaval.
Avec la bénédiction en arrière-plan, la photo souvenir au premier plan et, quelque part entre les deux, l’espoir discret de pouvoir récupérer quelques centimètres de respectabilité chrétienne.
Le pape, lui, est arrivé avec autre chose.
Un Évangile.
Et un Évangile, ça ne se découpe pas en photo officielle.
On ne peut pas garder uniquement le passage où quelqu’un sourit.
On ne peut pas recadrer la compassion pour faire disparaître la division.
On ne peut pas mettre un filtre Instagram sur le bien commun pour faire apparaître « identité nationale ».
Et surtout, on ne peut pas transformer le christianisme en accessoire de campagne simplement parce qu’une caméra est allumée.
Alors, depuis le retour du pape à Rome, quelque chose d’assez amusant se produit.
Les images de la visite circulent.
Les photos circulent.
Les commentaires sur l’importance historique de la visite circulent.
Les petits morceaux de procession circulent.
Mais le message, lui, semble avoir été victime d’une panne générale de son et lumière.
On entend beaucoup parler de la rencontre.
Beaucoup moins de ce que Léon XIV a effectivement dit.
C’est dommage.
Parce que le pape venait précisément de rappeler que la religion chrétienne ne pouvait pas servir de vernis à des politiques fondées sur la haine et la division.
Il ne disait pas que les catholiques devaient tous penser pareil.
Il ne demandait pas aux chrétiens de sortir de la démocratie.
Bien au contraire.
Il les appelait à y participer. A participer. Sans soutenir l’extrême droite.
Avec une boussole, celle du bien commun.
Pas la colère permanente.
Pas le ressentiment.
Pas la désignation perpétuelle d’un ennemi.
Pas la transformation de la foi en marque déposée d’un camp politique.
Et c’est là que le spectacle devient franchement cocasse.
Car l’extrême droite attendait peut-être du pape une photographie susceptible de dire : « regardez, nous sommes parfaitement compatibles avec le christianisme, le Pape nous adoube. »
Et le pape répond, en substance : « Attention à ce que vous faites du christianisme. Vous n’en êtes pas l’espression authentique. »
Excusez du peu ! C’est une mise en garde et une remontrance tout à la fois.
Et ça, pour le RN, c’est beaucoup moins pratique pour les affiches.
À Castres comme ailleurs, il faudra donc peut-être laisser retomber un peu les fumigènes.
Ranger les trompettes.
Déplier les banderoles.
Et, entre deux photos souvenirs, écouter ce que le visiteur est réellement venu dire.
Léon XIV n’est pas venu fournir une caution religieuse à l’extrême droite.
Il est venu parler de l’Évangile.
Et dans son message, il y avait quelque chose de remarquablement simple : la foi n’est pas la haine, la politique n’est pas la guerre de tous contre tous, et le bien commun ne se construit pas en désignant sans cesse quelqu’un à exclure.
Pour ranimer une extrême droite qui attendait beaucoup de sa visite, les premiers secours seront peut-être nécessaires.
Pour le moment, le patient ne donne toujours ni le son ni l’image.
Et il semble surtout avoir oublié d’écouter le médecin.
Le médecin qui, cette fois, avait pourtant parlé très clairement.


