ENQUÊTE [100% fictive] DU SIDOBRE ENCHAÎNÉ – ÉPISODE SUIVANT
Silas avait commencé par les hommes.
Les noms qui apparaissent aujourd’hui dans l’organigramme de la mairie RN de Castres. Les anciens. Les nouveaux. Ceux venus du Vaucluse. Ceux venus de Chartres. Ceux qui étaient déjà là avant que Florian Azéma ne découvre les joies de la majorité municipale.
Mais Silas a un défaut.
Il n’aime pas les arbres généalogiques qui commencent au milieu.
Alors il remonte.
Encore.
Et encore.
Jusqu’à une époque où personne ne parlait encore de Florian Azéma, de Xavier Fruleux ni de Foulques de Ledinghen.
Une époque où Pierre Fabre était encore un jeune homme.
—
Avant le FN, il y avait Castres
Dans les hommages consacrés à Pierre Fabre, Bernard Antony, un des dirigeants du FN canal vieille branche raconte une histoire qui mérite qu’on s’y arrête.
Il y a, dans la jeunesse castraise de Pierre Fabre, l’abbé Chauvon.
Un prêtre présenté par Antony comme une figure intellectuelle et spirituelle majeure pour Pierre Fabre et ses frères.
Et surtout comme un homme marqué par une pensée contre-révolutionnaire, attachée à la tradition catholique et hostile à certaines formes de la modernité.
Silas reste prudent avec le matériau.
Ce n’est pas une biographie indépendante de Pierre Fabre.
C’est Antony racontant Pierre Fabre.
Mais ce témoignage est intéressant précisément parce qu’il vient de l’homme qui, quelques décennies plus tard, deviendra l’un des acteurs les plus visibles de la droite nationaliste castraise.
Et Antony ne raconte pas seulement une rencontre.
Il raconte une filiation intellectuelle.
Puis arrive un deuxième nom : Louis Salleron.
Un catholique contre-révolutionnaire, théoricien du corporatisme, défenseur d’une conception organique de la société et de l’économie. La deuxième couche sur ce qui sera le logiciel de pensée de Pierre Fabre, selon Bernard Antony.
Toujours selon le récit d’Antony, c’est lui qui rencontre les frères Fabre par son intermédiaire.
Et Silas commence alors à comprendre quelque chose.
L’histoire ne commence pas avec le Front national.
Elle commence avant.
Dans les cercles catholiques, conservateurs, corporatistes et contre-révolutionnaires de la France d’après-guerre.
—
Puis arrive Bernard Antony
Le jeune homme devient militant.
Algérie française.
Tixier-Vignancour.
Jeune Révolution.
Solidarisme.
Puis, plus tard, Front national.
Mais entre-temps, Antony travaille chez Pierre Fabre.
Et pas comme stagiaire de passage.
Les sources biographiques le donnent comme directeur des relations humaines des Laboratoires Pierre Fabre à Castres dans les années 1978-1984.
Et Antony lui-même, dans ses mémoires publiées en 2026, raconte cette rencontre avec Pierre Fabre comme un épisode important de sa trajectoire.
Voilà le morceau de puzzle que Silas cherchait.
L’industriel.
Le militant.
La ville.
Ils ne se rencontrent pas à Paris.
Ils ne se rencontrent pas dans quelque obscure arrière-salle du FN.
Ils se rencontrent à Castres.
—
Et Pierre Fabre n’est pas seulement un employeur
C’est ici qu’il faut être précis.
Dire : « Pierre Fabre a fondé l’extrême droite castraise » serait une caricature.
Les sources établissent en revanche quelque chose de beaucoup plus précis : Bernard Antony, militant nationaliste et futur haut cadre du FN au niveau national, a fait carrière dans le groupe Pierre Fabre et a occupé des fonctions importantes dans l’entreprise.
Après avoir favorisé des rencontres politiques et idéologiques auxquelles Pierre Fabre semblait avoir adhéré.
Le reste demande des preuves au cas par cas.
Mais cette réalité suffit déjà à casser une petite image d’Épinal.
Car l’histoire de Castres n’est pas celle d’une ville où deux mondes auraient toujours vécu dans des univers parfaitement étanches : d’un côté l’industrie, le patronat, le laboratoire ; de l’autre les réseaux nationalistes et catholiques.
Pendant un temps, les deux mondes ont eu des hommes en commun.
Et l’un de ces hommes s’appelait Bernard Antony.
—
Silas remonte encore
Antony fonde ensuite le Centre Charlier.
Puis Chrétienté-Solidarité.
Puis l’AGRIF.
Puis participe à la naissance du pèlerinage de Chartres avec Rémi Fontaine.
Et l’ancien militant devenu cadre d’entreprise devient progressivement une figure nationale du courant catholique traditionaliste au sein de l’extrême droite.
Son parcours est désormais bien documenté : il passe par les milieux de l’Algérie française, le solidarisme, puis le Front national, tout en construisant parallèlement son propre réseau associatif et intellectuel.
Mais le détail qui intéresse Silas est beaucoup plus local.
Tout cela porte une adresse.
Castres.
—
Et c’est là que la carte commence à changer de couleur
Parce qu’en remontant encore, Silas retrouve : l’abbé Chauvon.
Puis : Pierre Fabre.
Puis : Bernard Antony.
Puis : le FN castrais.
Puis les structures catholiques traditionalistes.
Puis Chartres.
Puis, des décennies plus tard : le Sénevé.
Et enfin, en 2026 : la mairie RN.
Avec, dans son nouvel appareil : Foulques de Ledinghen, passé par Chartres.
Xavier Fruleux, venu de la galaxie Bompard et de la Ligue du Sud.
Et Jean-Paul Piloz, vieux pilier de l’extrême droite locale.
Silas regarde son tableau.
Il ne voit toujours pas une conspiration.
Il voit quelque chose de plus intéressant.
Une histoire de transmissions.
Des idées qui circulent.
Des hommes qui se rencontrent.
Des associations qui survivent à leurs fondateurs.
Des familles qui conservent des références.
Des carrières qui traversent plusieurs générations politiques.
Et la ville de Jaurès qui sert régulièrement de point de rencontre.
—
Castres, laboratoire involontaire ?
C’est peut-être là que Silas s’est trompé depuis le début.
Il cherchait le moment où tout avait commencé.
Il n’y en a peut-être pas un.
Il y a des couches.
Une couche catholique.
Une couche contre-révolutionnaire.
Une couche patronale.
Une couche nationaliste.
Une couche FN.
Une couche identitaire.
Puis une nouvelle couche RN.
Et aujourd’hui, une nouvelle génération de cadres arrive avec ses propres réseaux.
Les noms changent.
Les partis changent.
Les logos changent.
Les générations passent.
Mais certaines références, elles, ont une drôle de tendance à survivre.
—
Silas pose finalement son marqueur rouge.
En haut du tableau, il écrit : CASTRES
Puis, dessous : CHAUVON → FABRE → ANTONY → CHARTRES → LE SÉNEVÉ – RN
Il s’arrête.
Il regarde la flèche.
Puis il la gomme.
« Non, murmure-t-il. Pas encore. »
Parce qu’une enquête sérieuse ne transforme pas une succession de coïncidences en causalité.
Elle pose les questions.
Qui connaissait qui ?
Qui a financé quoi ?
Qui a permis quoi ?
Quelles associations ont fourni quels relais ?
Quels hommes ont traversé les générations ?
Et surtout : qu’est-ce qui a réellement survécu ?
Silas remet son carnet dans sa poche.
L’enquête continue.
Parce que, finalement, pour comprendre le Castres de 2026, il fallait peut-être commencer par regarder… le Castres de 1940.
Et là, justement, l’abbé Chauvon attend Silas au prochain chapitre.


