Silas et la généalogie du Sénevé

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Silas avait cessé de chercher de l’argent.

C’était mauvais signe.

Quand une histoire commence par une école hors contrat, des catholiques traditionalistes, quelques anciens militants du Front national et un local municipal loué à prix d’ami, on cherche naturellement le chéquier.

Qui paie ?

Qui donne ?

Qui finance ?

Qui signe ?

Silas avait donc commencé par là.

Et puis il avait compris qu’il cherchait au mauvais endroit.

Parce que dans cette histoire, l’argent n’était peut-être pas le fil.

Le fil, c’étaient les gens.

Il étala ses notes sur la table.

Le Sénevé.

Les Amis du Sénevé.

Le local municipal de la rue Francisco-Ferrer.

Pascal Bugis.

Patrick Canac.

Françoise Canac.

Alix Besançon.

Jean-Philippe Audouy.

Bernard Antony.

Le Centre Charlier.

La Fondation pour l’école.

Silas prit son crayon.

Il traça une première flèche.

Sénevé → municipalité Bugis.

En 2015, la mairie avait permis l’installation de l’association dans un bâtiment municipal, avec un bail de neuf ans.

Première découverte.

Le Sénevé n’était donc pas arrivé tout seul.

Quelqu’un avait ouvert la porte.

Silas traça une deuxième flèche.

Les Amis du Sénevé → Canac.

Patrick Canac, trésorier de l’association « Les Amis du Sénevé », candidat FN sur la liste de Bernard Antony en 2001.

Mais aussi son épouse Françoise, candidate FN aux législatives de 2002 et présente sur la liste Antony.

Sans oublier Alix Besançon, épouse de Jean-Philippe Audouy, conseiller municipal de la majorité Bugis.

Et Marie-Geneviève Soleil, directrice du Sénevé, qui apparaît dans les archives comme intervenante aux universités d’été du Centre Charlier, fondé par Bernard Antony. Et, accessoirement, la propre fille de Bernard Antony !

Silas leva les yeux.

— Bon.

Il traça une troisième flèche.

Canac → Antony.

Et là, le dossier commençait à sentir le vieux papier.

Bernard Antony.

Un ancien, avec un solide parcours militant : Algérie française, réseaux Tixier-Vignancour, Mouvement jeune révolution, solidarisme.

Déjà conseiller municipal de Castres en 1989, sous Jacques Limouzy.

L’un des anciens dirigeants majeurs du Front national. Relation solide avec Jean-Marie Le Pen.

Fondateur de l’AGRIF.

Figure du catholicisme nationaliste.

Et surtout…

Silas écrivit :

Pierre Fabre.

Il s’arrêta.

Ce n’était pas encore une flèche.

Juste un nom.

Il retourna dans ses archives.

Antony avait travaillé chez Pierre Fabre.

Pas comme stagiaire.

Pas comme visiteur.

Comme directeur des relations humaines.

1978-1984.

Silas souligna les dates.

Il regarda ensuite son tableau.

Sénevé.

Canac.

Antony.

Pierre Fabre.

Il y avait quelque chose.

Mais pas encore une preuve de ce qu’il voulait écrire.

Et Silas avait une règle.

Une seule.

Ne jamais transformer une proximité en financement.

Alors il raya mentalement une phrase qu’il avait déjà en tête : « Pierre Fabre a financé le Sénevé. »

Non.

Pas de preuve.

Il ne l’écrirait pas.

Il recommença.

Ce n’est pas l’argent qui remonte jusqu’à Pierre Fabre.

C’est la généalogie.

Silas sourit.

Ah.

Là, ça devenait intéressant.

Parce que le groupe Pierre Fabre n’était pas seulement une entreprise.

À Castres, c’était un monde.

Un employeur.

Un mécène.

Un acteur du sport.

Un propriétaire de médias. Il avait possédé Valeurs Actuelles via Valmonde.

Il avait également fondé le Journal d’Ici, localement, où officiait désormais son directeur et éditorialiste Pierre Archet.

Un réseau d’influence.

Une présence économique si massive que la frontière entre le patronat, la ville et les réseaux locaux pouvait parfois devenir particulièrement mince.

Et Bernard Antony en avait été un cadre. Lui-même avait dirigé et cofondé le quotidien d’extrême droite « Présent », et avait été également le directeur de la revue nationaliste-catholique « Reconquête » jusqu’en août 2022, où il avait passé la main à Yann Baly.

Bernard Antony donc.

Silas ajouta une ligne : Pierre Fabre → Antony : documenté.

Puis : Antony → environnement du Sénevé : documenté.

Puis : Sénevé → local municipal sous Bugis : documenté.

Il recula.

Le dessin ressemblait moins à une conspiration qu’à un arbre généalogique.

Et c’était précisément ce qui le rendait plus intéressant.

Parce qu’il ne disait pas : Pierre Fabre a créé le Sénevé.

Il disait quelque chose de beaucoup plus intrigant.

Le Sénevé n’était pas tombé du ciel.

Il avait une histoire.

Des hommes.

Des réseaux.

Des filiations.

Et certaines de ces filiations ramenaient, quelques décennies plus tôt, à une entreprise devenue ensuite institutionnelle dans le paysage castrais, laquelle fabriquait beaucoup de crèmes de nuit à l’heure actuelle…

Silas reprit son crayon.

Il ajouta une dernière flèche.

1978.

Puis une autre.

2015.

Entre les deux, presque quarante ans.

Il contempla son tableau.

— Quarante ans pour faire une boucle…

Il se servit un café.

Il éclata de rire.

Puis il se ravisa.

Parce qu’il venait de comprendre quelque chose.

La vraie question n’était pas : « Est-ce que Pierre Fabre a financé le Sénevé ? »

La vraie question était : « Comment un réseau humain né dans la droite nationaliste et catholique a-t-il pu traverser les décennies, les entreprises, les mandats et les institutions jusqu’à obtenir, en 2015, les clés d’un bâtiment municipal ? »

Silas entoura le mot « réseau ».

Puis il écrivit dessous : à suivre.

Et, pour une fois, il ne mit pas de point d’interrogation.

Parce qu’une enquête sérieuse ne consiste pas à trouver le responsable avant les preuves.

Elle consiste parfois simplement à suivre les gens.

Et à regarder où leurs chemins finissent par se croiser.

—–

Le récit, tout comme l’enquête, restent naturellement totalement fictionnels…

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