Il fallait oser.
Dans son article du jour, Pierre Archet nous explique que le Sénat serait le refuge du « pays réel ».
Le pays réel.
Pas celui qui vote directement pour ses députés.
Pas celui qui élit le président de la République.
Pas celui qui va remplir les bureaux de vote à chaque scrutin national.
Non.
Le pays réel, c’est celui qui, dans un Tarn qui compte plus de 400 000 habitants, tient dans 1 153 grands électeurs appelés à choisir deux sénateurs.
C’est déjà une conception assez particulière de la démocratie représentative.
Mais Pierre Archet ne s’arrête pas là.
Il nous décrit un Sénat rempli de « sages », de « pondération », de « sérieux » et présidé par un personnage pourvu d’« habileté placide ».
On attend presque qu’un rayon de lumière divine descende sur le Palais du Luxembourg.
Il aurait pu préciser que cette « habileté placide » a notamment pour avantage de permettre à Gérard Larcher de rester président du Sénat depuis 2014, tout en bénéficiant, comme président, d’une indemnité de fonction supplémentaire de 7 591,58 € par mois.
La sagesse a donc aussi ses fiches de paie.
Et ses avantages.
Et ses questeurs.
Et son Bureau.
Et ses petites habitudes.
Mais passons.
Car le plus intéressant est ailleurs.
Le Sénat représente les collectivités territoriales. C’est parfaitement exact. C’est même écrit dans la Constitution.
Mais transformer cela en « représentation du pays réel », c’est une autre affaire.
Le Sénat n’est pas élu par « le pays réel ».
Il est élu par les élus du pays réel.
Nuance.
Une nuance qui devient particulièrement savoureuse quand on explique ensuite que l’Assemblée nationale serait devenue un « asile d’aliénés » tandis que le Luxembourg serait, lui, le temple de la raison.
On comprend alors que le « pays réel » d’Archet ressemble surtout beaucoup au pays des élus locaux.
Et même, soyons précis : au pays des élus locaux qui ont le temps, les réseaux, les habitudes, les fidélités, les carnets d’adresses et les décennies de pratique politique nécessaires pour naviguer dans ce petit monde.
Le Sénat est structurellement une chambre conservatrice ?
Ce n’est pas une insulte.
C’est largement une conséquence de son mode d’élection, de son histoire institutionnelle et de la place considérable accordée aux communes dans le collège électoral.
Le Sénat lui-même rappelle que 95 % des grands électeurs sont issus des conseils municipaux.
Ce système a une logique : faire entendre les collectivités territoriales.
Mais il a aussi une conséquence politique : il donne un poids considérable à un univers électoral qui n’est pas exactement celui de l’ensemble de la population française.
Et c’est précisément là que commence le roman d’Archet.
Car après avoir découvert que le Sénat représente les élus locaux, il découvre que les élus locaux représentent le « pays réel ».
Puis, par une admirable glissade éditoriale, le « pays réel » devient naturellement la France raisonnable.
Et la France qui n’est pas représentée de la même manière devient…
Eh bien…
L’autre France.
Celle de l’Assemblée nationale.
Celle des électeurs.
Celle qui change.
Celle qui conteste.
Celle qui ne demande pas toujours la permission au comité départemental des grands électeurs avant de modifier ses opinions.
Une France qui, manifestement, mérite moins de considération.
Voilà donc la petite musique derrière le « pays réel ».
Ce n’est pas seulement une défense du Sénat.
C’est une certaine idée de la France.
Une France territoriale, municipale, notabiliaire, patiemment organisée autour de ses équilibres, de ses réseaux et de ses habitudes.
Une France où l’on aime beaucoup la démocratie… à condition de bien choisir ceux qui ont le droit de la pratiquer.
Et où l’on préfère parfois parler au nom du peuple plutôt que de prendre le risque de lui demander directement son avis.
Alors oui, les sénatoriales sont importantes.
Parce que le Sénat vote les lois.
Parce qu’il contrôle le Gouvernement.
Parce qu’il représente les collectivités territoriales.
Et parce que, dans le Tarn, 1 153 grands électeurs vont choisir deux parlementaires pour six ans.
Ce n’est donc certainement pas une élection sans intérêt.
Mais précisément.
Ne laissons pas Pierre Archet nous raconter qu’il s’agit d’une simple cérémonie de remise des médailles au « pays réel ».
Le Sénat est une institution puissante.
Et c’est justement pour cela qu’il mérite mieux qu’une légende dorée.
À défaut d’une Chambre haute représentant davantage la France dans toute sa diversité, nous avons donc la France des territoires.
Elle a ses raisons d’être.
Elle a ses pouvoirs.
Elle a ses réseaux.
Elle a ses privilèges.
Et, désormais, elle a même son éditorialiste officiel.
Le pays réel, paraît-il.
Surtout celui qui connaît déjà l’adresse du Luxembourg.


