Damien – La forme ?

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À Braconnac, Damien avait récupéré quelques heures.

Pas assez pour appeler ça un travail.

Pas assez pour appeler ça une occupation.

Mais suffisamment pour avoir un réveil.

Deux matinées par semaine, parfois trois quand on avait besoin de monde, il allait aux ateliers. Il y avait toujours quelque chose à déplacer, à ranger, à réparer, à nettoyer. Des choses dont personne ne parlait vraiment. On lui expliquait. Il faisait. On lui disait merci. Il répondait de rien.

Et puis il rentrait.

Le problème, c’est qu’à Braconnac, il y avait des miroirs.

Pas des vrais. Des gens.

Des types qui avaient dix ans de plus que lui et qui savaient ce qu’ils faisaient. Des gars qui portaient des charges sans grimacer, qui plaisantaient en travaillant, qui avaient des horaires, des habitudes, des collègues, parfois une femme, des gosses, un crédit, des emmerdes.

Des vies.

Damien avait dix-neuf ans.

Il avait mal au dos en se levant.

Il avait mal au dos en se couchant.

Entre les deux, il avait quelques heures où il essayait de ne pas trop y penser.

À Braconnac, il y pensait encore davantage.

Parce qu’il avait cette impression bizarre que tout le monde avançait autour de lui.

Même ceux qui n’allaient nulle part semblaient aller quelque part.

Lui, non.

Il rentrait à Lameilhé avec son sac sur une épaule, en évitant les ralentisseurs comme s’ils avaient été personnellement conçus pour lui.

Il connaissait maintenant les endroits où le bus tapait.

Il savait où serrer les dents.

Il savait à quel moment se tenir à la barre.

Il savait même anticiper certains trous dans la chaussée.

C’était devenu une compétence.

Anticiper les douleurs.

Un soir, il descendit du bus avec cette fatigue sans mérite qui lui tombait dessus après Braconnac.

Il avait fait quatre heures.

Il était épuisé.

Et il n’avait pourtant rien fait qui puisse expliquer qu’il soit épuisé.

Il marchait lentement vers chez lui lorsqu’une voix l’arrêta.

— Damien ?

Il se retourna.

Le type avait changé.

Ou peut-être que c’était Damien qui avait changé.

Il lui fallut quelques secondes.

— Thibaut ?

— Putain.

Ils se serrèrent la main.

Ils s’étaient connus au lycée.

Pas vraiment connus.

Plutôt croisés.

Ils avaient eu des cours en commun, des connaissances communes, quelques soirées où ils avaient été là sans vraiment se parler.

Thibaut, lui, avait toujours eu l’air d’être à sa place.

Même à dix-sept ans.

Aujourd’hui, il était plus large.

Pas énorme. Mais solide.

Il portait un sac de sport.

Damien regarda le sac.

Puis Thibaut.

— Tu fais quoi ?

— Sport.

— Ah.

Silence.

— Et toi ?

Damien haussa les épaules.

— Rien.

Thibaut sourit.

Pas un sourire moqueur.

Un sourire presque triste.

— T’as toujours mal au dos ?

Damien baissa les yeux.

— Ouais.

— Toujours ?

— Ouais.

— Faudrait peut-être que tu bouges un peu.

Damien releva la tête.

— Je bouge.

— Non.

Il avait dit ça tranquillement.

Sans méchanceté.

C’était presque pire.

— Je marche.

— C’est pas pareil.

Damien allait répondre quelque chose.

Il ne trouva rien.

Thibaut reprit :

— Viens avec nous un de ces jours.

— Où ça ?

— Faire du sport.

Damien eut un petit rire.

— Avec mon dos ?

— Justement.

— Tu te fous de ma gueule ?

— Non.

Thibaut réfléchit.

— Au début tu fais tranquille. Renfo. Un peu de cardio. Tu fais ce que tu peux.

— J’ai jamais été sportif.

— Ça tombe bien. Personne te demande d’être sportif.

Cette phrase resta dans la tête de Damien.

Personne ne lui demandait d’être sportif.

C’était peut-être la première fois depuis longtemps que quelqu’un ne lui demandait pas non plus de devenir autre chose.

Ils se séparèrent là.

Thibaut lui dit qu’il lui enverrait un message.

Damien ne répondit pas.

Mais le lendemain, il regarda son téléphone plusieurs fois.

Le message arriva vers dix-neuf heures.

« Demain si tu veux. 19h. »

Damien tapa :

« Je sais pas. »

Trois petits points apparurent.

« Tu réfléchis trop. Viens. »

Damien posa le téléphone.

Puis le reprit.

« Ok. »

Le lendemain, il faillit ne pas y aller.

Il avait mal.

Il avait toujours mal.

Il se demanda ce qu’il allait foutre là-bas avec son dos, ses vêtements trop larges et son niveau physique proche du néant.

Puis il y alla quand même.

Ils étaient cinq.

Thibaut lui présenta les autres.

Des gars qu’il ne connaissait pas.

Certains plus jeunes.

Certains plus vieux.

Tous en forme.

Pas forcément des mecs impressionnants.

Mais des mecs qui avaient quelque chose que Damien avait perdu.

Une énergie.

Ils parlaient fort.

Ils se chambraient.

Ils se tapaient dans l’épaule.

Ils râlaient quand l’un d’eux trichait sur une série.

Damien ne comprenait pas toujours les blagues.

Alors il riait quand les autres riaient.

La première séance, il ne fit presque rien.

Quelques exercices.

Du renforcement.

Des mouvements simples.

Il s’arrêta plusieurs fois.

Personne ne se moqua.

Au contraire.

— Doucement.

— Fais pas le con avec ton dos.

— T’as le temps.

C’était étrange.

On ne lui disait pas qu’il était fragile.

On lui disait de devenir plus fort.

La différence lui plut.

Les semaines suivantes, il revint.

Pas toujours.

Mais souvent.

Son dos continuait à lui faire mal.

Il y eut des jours où il resta assis à regarder les autres.

Il y eut même une fois où il partit avant la fin.

Mais il revint.

Puis il commença à faire un peu plus.

Un peu de renforcement.

Un peu de cardio.

Des exercices qu’il n’aurait jamais imaginé réussir.

Un soir, il réussit quelque chose que Thibaut lui avait demandé de faire depuis trois semaines.

— Voilà !

Thibaut lui tapa dans la main.

Damien sourit.

Un vrai sourire.

Ça faisait longtemps.

Très longtemps.

Il rentra chez lui avec les muscles douloureux et le dos qui tirait.

Pour la première fois depuis des mois, il avait mal pour une raison qu’il comprenait.

Son père lui demanda :

— T’as fait du sport ?

— Ouais.

— Avec qui ?

Damien posa son sac.

— Des potes.

Le mot était sorti tout seul.

Des potes.

Il y pensa pendant qu’il montait dans sa chambre.

Il n’avait pas beaucoup de potes.

Kévin.

Et maintenant eux.

Il ne connaissait pas vraiment leur histoire.

Il savait seulement qu’ils aimaient le sport.

Qu’ils parlaient de discipline.

De force.

De se remettre en forme.

De ne pas être des « mecs mous ».

Il y avait parfois des phrases qu’il ne comprenait pas.

Des blagues sur les gens.

Des trucs sur la France.

Des trucs sur les jeunes.

Il n’écoutait pas vraiment.

Ce qu’il retenait, c’était autre chose.

Quand il arrivait, on le saluait.

Quand il n’arrivait pas, on demandait où il était.

Quand il avait mal, on faisait attention.

Quand il réussissait quelque chose, on le félicitait.

Pour quelqu’un qui avait passé des mois à entendre qu’il devait faire quelque chose de sa vie, c’était nouveau.

On ne lui demandait plus ce qu’il allait devenir.

On lui demandait s’il venait mardi.

Alors il venait mardi.

Puis jeudi.

Puis parfois dimanche.

Un dimanche, Thibaut lui envoya simplement une adresse.

« On se retrouve là. »

Damien regarda le message.

Il ne connaissait pas l’endroit.

Il demanda :

« C’est quoi ? »

Thibaut répondit :

« Active Club. »

Damien fronça les sourcils.

Il avait déjà entendu le nom.

Peut-être sur Instagram.

Peut-être ailleurs.

Il ne savait plus.

Il haussa les épaules.

Après tout, c’était quoi, le problème ?

Ils faisaient du sport.

Ils étaient jeunes.

Ils se retrouvaient entre potes.

Et surtout, pour la première fois depuis longtemps, Damien avait de nouveau envie d’y aller.

Il enfila ses baskets.

Son dos lui faisait mal.

Mais il descendit quand même.

À dix-neuf ans, on ne sait pas toujours où commencent les appartenances.

Parfois, ça commence simplement par quelqu’un qui vous dit « Viens avec nous. »

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