CASTRES – CONSEIL MUNICIPAL : Le jour où Michel leva la main

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Il faut commencer par rendre justice à Michel.

Michel est une personne parfaitement normale.

Il n’est ni idiot, ni fanatique, ni particulièrement corruptible. Il a un travail, des enfants peut-être, des factures certainement, une opinion sur les travaux de voirie et une autre, beaucoup plus tranchée, sur les gens qui se garent n’importe comment devant la boulangerie.

Un jour, on lui a proposé d’être candidat aux municipales.

Il a réfléchi.

Puis il a accepté.

Parce qu’il aimait sa ville.

Parce qu’il avait envie de faire quelque chose.

Parce qu’on lui avait dit : « Tu verras, tu apporteras ton bon sens. »

Et Michel avait justement du bon sens.

C’était même, disait-il, sa principale qualité.

—

Au début, Michel regardait les dossiers

Lors de son premier conseil municipal, Michel était attentif.

Il lisait les délibérations.

Il écoutait l’opposition.

Il écoutait le maire.

Il se faisait une opinion.

Et surtout, Michel avait encore une particularité assez remarquable :

il ne savait pas forcément ce qu’il allait voter avant d’avoir entendu les débats.

Puis il a découvert les réunions de majorité.

On lui expliqua les dossiers.

On lui donna le contexte.

On lui expliqua pourquoi l’opposition allait probablement critiquer.

On lui expliqua aussi que certaines critiques étaient politiques.

Michel écoutait.

Et c’était très pratique.

Parce que Michel apprenait.

Mais sans s’en rendre compte, il apprenait aussi autre chose : qui était « nous » et qui était « eux ».

—

Le problème avec « nous »

« Nous », au départ, c’est simplement une liste électorale.

Puis « nous », ce sont les élus de la majorité.

Puis « nous », c’est l’équipe municipale.

Puis « nous », c’est le maire, les adjoints et les conseillers qui travaillent ensemble.

Et un jour, sans que personne ne sache exactement quand cela s’est produit, « nous » commence à vouloir dire : ceux qui ont raison.

Pas toujours.

Pas officiellement.

Mais suffisamment souvent pour que cela devienne confortable.

Michel découvre alors une règle étrange de la politique locale : quand quelqu’un de votre camp dit quelque chose, c’est une proposition.

Quand quelqu’un d’en face dit exactement la même chose, c’est une polémique.

—

Puis arrive le conseil municipal

Ce soir-là, l’opposition soulève une question.

Michel écoute.

Et, franchement, il trouve la question intéressante.

Même plutôt pertinente.

Il se tourne légèrement vers son voisin.

Son voisin ne bouge pas.

Le maire répond.

Michel écoute encore.

Le premier adjoint intervient.

Le ton monte un peu.

L’opposition insiste.

Le maire insiste davantage.

Michel commence à se dire qu’il y a peut-être quelque chose dans ce dossier qui mérite effectivement d’être discuté.

Puis il regarde autour de lui.

Personne ne semble particulièrement inquiet.

Alors Michel se rassure.

Si personne n’est inquiet, c’est probablement qu’il n’y a pas de problème.

C’est une petite erreur de raisonnement.

Mais elle est extrêmement humaine.

—

Le piège de la salle

Dans une salle de conseil municipal, une chose est particulièrement dangereuse : le silence des autres.

Vous pouvez être cinq à avoir un doute.

Si personne ne parle, chacun peut croire qu’il est le seul.

Et celui qui croit être seul se tait.

Le voisin croit alors que tout le monde est d’accord.

Le troisième regarde les deux premiers.

Personne ne parle.

Alors il se tait lui aussi.

Et voilà comment cinq personnes qui avaient des réserves peuvent produire collectivement l’impression que quarante personnes sont parfaitement convaincues.

La démocratie vient d’inventer le consensus.

Sans demander son avis à personne.

—

Puis il y a la loyauté

Michel n’est pas seulement conseiller municipal.

Il fait désormais partie d’une équipe.

Il connaît ses collègues.

Il partage leurs réunions.

Il a fait campagne avec eux.

Il a collé des affiches avec eux.

Il a serré des mains avec eux.

Il a parfois été attaqué personnellement avec eux.

Alors quand l’opposition attaque la majorité, Michel ne voit plus seulement une critique du dossier.

Il peut commencer à la ressentir comme une critique de son équipe.

Et peut-être même, à petite dose, comme une critique de lui-même.

C’est là que quelque chose se déplace.

La question n’est plus : « Est-ce que cette délibération est bonne ? »

Elle devient : « Pourquoi l’opposition attaque-t-elle encore notre majorité ? »

Ce n’est pas exactement la même question.

Et pourtant, c’est souvent celle qui finit par déterminer le vote.

—

Le premier vote est le plus facile

Michel lève la main.

Pour.

Il n’est pas totalement convaincu.

Mais bon.

Le dossier a été présenté.

Le maire l’a défendu.

Les collègues sont d’accord.

Et puis il faut bien avancer.

Michel vient de voter pour quelque chose dont il n’était pas certain.

Ce n’est pas encore grave.

Cela arrive.

Le problème commence lorsqu’il faut maintenant expliquer son vote.

Parce qu’admettre : « Je n’étais pas convaincu mais j’ai suivi » n’est pas très agréable.

Alors Michel commence à chercher de bonnes raisons.

Il en trouve.

Le dossier est complexe.

Il faut faire confiance aux services.

L’opposition dramatise.

Il faut laisser sa chance à la majorité.

Il y aura des ajustements.

Et puis : « De toute façon, ce n’est qu’une délibération. »

Voilà.

Michel est rassuré.

—

Le cerveau adore avoir raison après avoir décidé

C’est là qu’intervient une mécanique psychologique assez classique : nous avons tendance à chercher une cohérence entre ce que nous faisons et ce que nous pensons.

Lorsqu’un écart apparaît, il est parfois plus confortable de modifier légèrement notre interprétation que de reconnaître que nous avons peut-être fait un mauvais choix.

Michel n’a donc pas nécessairement changé d’opinion.

Il a simplement commencé à réinterpréter son opinion à partir de son vote.

C’est beaucoup plus pratique.

Et surtout, ça évite de devoir se dire : « Mince. Peut-être qu’ils avaient raison. »

—

L’opposition devient alors très utile

Parce qu’elle permet à Michel de consolider son raisonnement.

Plus elle proteste, plus Michel peut se dire : « Ah, voilà. Ils sont encore contre. »

Plus elle insiste : « Ils font de la politique. »

Si elle hausse le ton : « Ils cherchent l’affrontement. »

Et si elle soulève effectivement un problème : « Ils auraient pu le dire autrement. »

C’est extraordinaire, la politique.

À la fin, on peut avoir complètement cessé de discuter du problème initial.

On discute de la manière dont l’autre en parle.

—

Et puis il y a le maire

À Castres, les conseils municipaux depuis l’installation de la nouvelle majorité offrent un terrain particulièrement intéressant pour observer cette mécanique : une majorité dirigée par Florian Azéma, avec Jean-Paul Piloz comme premier adjoint, face à une opposition qui conteste régulièrement les choix de l’exécutif.

Il ne s’agit pas ici de prétendre savoir ce que pense chacun des conseillers.

Personne ne peut entrer dans leur tête.

Mais on peut observer quelque chose de beaucoup plus simple : la manière dont le pouvoir organise la discussion.

Qui parle ?

Qui répond ?

Qui interrompt ?

Qui fixe le rythme ?

Qui reformule ?

Qui clôt le débat ?

Qui reste silencieux ?

Et surtout, que se passe-t-il lorsque l’opposition insiste ?

Parce qu’un conseil municipal n’est pas seulement un endroit où l’on vote.

C’est aussi un endroit où se construit la réalité politique du groupe.

—

Quand le ton monte, le groupe se resserre

C’est un phénomène presque physique.

Plus le conflit extérieur devient fort, plus le groupe peut se souder.

Un maire affronte l’opposition.

Son premier adjoint intervient.

La majorité reste derrière lui.

L’opposition proteste.

La majorité vote.

Et Michel observe tout cela.

Il ne se dit pas : « Je viens d’assister à un phénomène de polarisation de groupe. »

Michel n’est pas pénible à ce point.

Il se dit simplement : « Bon. Ils sont vraiment contre nous. »

Et il lève la main.

—

Le moment où Michel ne sait plus très bien pourquoi

C’est peut-être le moment le plus important.

Un jour, quelqu’un demande à Michel : « Mais pourquoi tu as voté ça ? »

Michel répond : « Parce que c’était nécessaire. »

« Pourquoi ? »

« Parce que sinon on ne peut pas avancer. »

« Mais qu’est-ce qui était nécessaire exactement ? »

Petit silence.

« Enfin… le principe. »

Michel cherche.

Il connaît désormais la réponse politique.

Mais il a peut-être oublié la question initiale.

—

Le phénomène n’est pas propre au RN

Et c’est là qu’il faut être honnête.

Ce mécanisme n’est pas une maladie particulière du Rassemblement national.

Il existe dans les partis de droite, de gauche, du centre, dans les associations, les syndicats, les entreprises, les conseils d’administration et probablement dans votre groupe WhatsApp familial.

La différence peut venir de la culture politique du groupe, de son degré de verticalité, de la place accordée à la contradiction et de la manière dont ses dirigeants traitent le désaccord.

Mais la vulnérabilité humaine est universelle.

C’est justement ce qui rend le phénomène intéressant.

Parce que personne n’est immunisé.

—

Le vrai danger n’est donc pas le conseiller qui obéit

Le vrai danger est plus subtil.

C’est le conseiller qui finit par ne plus avoir besoin qu’on lui dise d’obéir.

Il connaît déjà la position de son groupe.

Il connaît déjà la réponse du maire.

Il connaît déjà la réaction de l’opposition.

Il connaît déjà ce qu’il est censé penser.

Alors il pense.

Et, curieusement, il pense exactement ce qu’il fallait penser.

—

Et parfois, il pense même très sincèrement ce qu’il n’aurait jamais pensé avant

C’est ici que la mécanique devient vertigineuse.

La loyauté peut produire de la justification.

La justification produit de la conviction.

La conviction renforce la loyauté.

Et la boucle recommence.

On n’a même plus besoin de pression.

Le groupe s’est installé à l’intérieur de chacun.

—

Alors Michel lève encore la main

Le maire demande : « Qui est contre ? »

Michel regarde autour de lui.

Personne.

« Qui s’abstient ? »

Personne.

« Qui est pour ? »

Michel lève la main.

Comme tout le monde.

Et pendant une fraction de seconde, peut-être, il se demande :

« Est-ce que je viens de voter parce que je le pense vraiment… ou parce que tout le monde autour de moi vient de voter pareil ? »

Puis il oublie.

Parce qu’il y a une autre délibération.

—

Le Sidobre Enchaîné vous propose donc un petit exercice

La prochaine fois que vous regarderez un conseil municipal, ne regardez pas seulement ce qui est voté.

Regardez aussi :

Qui prend la parole ;

Qui ne la prend jamais ;

Comment le maire répond à une contestation ;

Comment le premier adjoint intervient ;

Comment les élus de la majorité réagissent aux critiques ;

Si un conseiller pose une question qui dérange ;

Si cette question reçoit une réponse ou une remise en place ;

Et surtout, si quelqu’un ose dire : « Sur ce point, je ne suis pas d’accord avec notre majorité. »

Parce que cette phrase-là est probablement beaucoup plus importante pour la démocratie locale que les dizaines de mains levées qui suivent.

Une majorité solide n’est pas nécessairement celle où tout le monde vote pareil.

C’est peut-être celle où quelqu’un peut voter différemment sans avoir le sentiment de trahir les siens.

Et si un jour Michel se lève et dit : « Attendez. Je ne suis pas sûr. »

Il ne sera peut-être pas devenu un mauvais conseiller municipal.

Il sera peut-être simplement redevenu celui qu’il était le soir où il a accepté de se présenter : un citoyen venu pour regarder les dossiers, réfléchir et décider.

Ce qui, finalement, était probablement l’idée de départ.

Et puis, entre nous… un conseil municipal où Michel commence à réfléchir tout haut pourrait devenir beaucoup plus intéressant.

Surtout pour les spectateurs.

Et probablement beaucoup moins pour ceux qui aiment les votes à l’unanimité.

Le Sidobre Enchaîné – Journalisme de proximité, psychologie de comptoir et granit républicain.

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