Le Journal d’Ici : quand l’édito devient une petite fabrique de RN

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Contre-édito.

Il faudrait peut-être commencer par une précaution.

Non, nous n’allons pas expliquer aux lecteurs du Journal d’Ici pour qui ils doivent voter.

Nous n’allons pas distribuer les bons points.

Nous n’allons pas demander au directeur de ce journal de prendre une carte au RN, pas plus que nous ne lui demanderons de la rendre s’il en possède déjà une.

Ce serait d’ailleurs assez malvenu.

Nous allons simplement lire ses éditoriaux.

Et les lire les uns à côté des autres.

C’est parfois instructif.

—

Première étape : la gauche est « la bien-pensance »

17 juin.

Dans Passeport pour la diabolisation, Pierre Archet explique que la gauche se serait arrogé la culture, que les « chiens de garde de la bien-pensance » veilleraient sur cette chasse gardée et que la pièce Passeport d’Alexis Michalik serait une œuvre militante consacrée à un « immigré clandestin ».

Le maire RN de Castres vient alors de déprogrammer le spectacle.

Le Journal d’Ici ne se contente pas de rapporter la polémique.

Il construit son propre récit.

La gauche serait idéologue.

Les médias seraient complices.

La culture subventionnée serait une chasse gardée.

L’immigration serait présentée sous l’angle de la « police de la pensée ».

Et Florian Azéma ?

Il aurait simplement refusé de programmer un « navet ».

Une coïncidence, évidemment.

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Deuxième étape : la tradition française contre « la bien-pensance »

13 mai.

Au son du Canon.

Cette fois, l’adversaire est encore plus clairement identifié : la gauche.

Elle serait incapable de supporter la culture populaire et les traditions françaises.

Le banquet est attaqué par les « pisse-vinaigre ».

Les journalistes du service public deviennent des « commandos clandestins ».

La « police de la pensée » n’est jamais très loin.

Là encore, aucune carte de parti n’est nécessaire.

Le logiciel est déjà bien installé.

Traditions françaises contre gauche.

Peuple contre élites.

Culture populaire contre médias.

Et, au milieu, Pierre-Édouard Stérin, présenté essentiellement à travers l’accusation portée contre lui d’être « ultraconservateur » et catholique.

Le lecteur est invité à comprendre qui serait le camp des vrais Français et qui serait celui des empêcheurs de ripaille.

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Troisième étape : la société fabrique des « barbares »

1er juillet.

La fabrique des barbares.

Cette fois, nous sommes dans la sécurité, la jeunesse, la famille, l’autorité et la justice.

Un drame atroce sert de point de départ.

Personne ne contestera la gravité du drame.

Mais l’éditorial ne s’arrête pas au fait divers.

Il en fait le symptôme d’une « dérive collective ».

Puis arrivent la « démission éducative », « l’idéologie relativiste », le « délitement du cadre familial » et la critique de « l’excuse de minorité ».

Autrement dit, un fait divers devient la porte d’entrée d’un récit beaucoup plus général sur l’effondrement de l’autorité et des repères.

Platon est appelé à la rescousse.

Quand un éditorialiste convoque Platon pour expliquer la délinquance des adolescents en 2026, on comprend que nous avons quitté depuis longtemps la simple relation des faits.

Nous sommes dans le grand récit civilisationnel.

—

Et maintenant : les catholiques contre l’oubli, l’islam contre la France

16 septembre.

Derrière les images pieuses.

Cette fois, le décor est planté.

Le catholicisme serait l’un des grands fondements de la civilisation française.

La France souffrirait d’une « amnésie ».

La laïcité serait « parfois dévoyée ».

Et, surtout, cette sécularisation contribuerait à « border le lit d’un islam conquérant ».

Voilà. Le puzzle est terminé.

Culture.

Immigration.

Gauche.

Sécurité.

Autorité.

Famille.

Tradition.

Christianisme.

Islam.

Mémoire nationale.

Et toujours, quelque part en arrière-plan, la même vieille opposition entre un « nous » culturellement légitime et ceux qui seraient en train de le déconstruire.

—

Hasard éditorial ou nouvelle ligne ?

Alors évidemment, nous ne sommes pas dans la tête de Pierre Archet.

Nous ne savons pas ce qu’il vote.

Nous ne savons pas ce qu’il met dans l’urne.

Et, à vrai dire, ce n’est pas notre problème.

Ce qui nous intéresse, c’est ce qu’il publie.

Et ce qu’il publie mérite désormais d’être regardé avec un peu plus d’attention.

Parce qu’à force de retrouver les mêmes thèmes, les mêmes ennemis désignés, les mêmes oppositions et les mêmes cadrages, une question finit par se poser :

Le Journal d’Ici est-il encore simplement un journal qui observe la bataille politique, ou est-il devenu lui-même un acteur de cette bataille culturelle ?

La nuance est importante.

Nous ne disons pas : « Le Journal d’Ici est le RN. »

Nous disons : « Regardez la proximité croissante entre certains de ses éditoriaux et les thèmes structurants du discours du RN. »

Ce n’est pas la même chose.

Et justement : les lecteurs sont suffisamment intelligents pour regarder et se faire leur propre idée.

—

Le vieux journal de droite qui change de registre

Il y a encore quelques années, on pouvait parfaitement classer le Journal d’Ici dans une tradition assez classique de presse locale de droite.

Une droite institutionnelle.

Une droite de notables.

Une droite qui aimait l’ordre, les élus, les entrepreneurs, les territoires et les inaugurations.

La bonne vieille droite à papa, en somme.

Mais quelque chose a changé.

Le vocabulaire s’est durci.

Les adversaires sont davantage essentialisés.

La gauche devient « bien-pensante ».

Les médias deviennent des « chiens de garde ».

Les militants deviennent des « commandos ».

La culture devient une bataille idéologique.

L’immigration devient un problème civilisationnel.

La laïcité devient suspecte.

Le christianisme devient le rempart d’une identité menacée.

Et l’islam apparaît comme la menace qui justifie l’urgence du combat.

Ce n’est plus exactement la droite à papa.

C’est une droite qui a découvert les joies de la bataille culturelle.

—

Le plus intéressant : personne ne vous dira forcément « votez RN »

Et c’est précisément pour cela que le phénomène mérite d’être regardé.

La bataille culturelle ne fonctionne pas nécessairement avec des bulletins de vote.

Elle fonctionne avec des mots.

Avec des associations d’idées.

Avec des réflexes.

Avec des ennemis récurrents.

Avec des sujets que l’on place constamment au premier plan.

Avec la manière dont on raconte une pièce de théâtre.

Un fait divers.

Un banquet.

Une religion.

Un problème de sécurité.

Une politique migratoire.

Une manifestation.

Un conflit culturel.

À force de raconter les mêmes sujets avec les mêmes lunettes, on finit par modifier le paysage mental dans lequel le lecteur les regarde.

C’est cela, une bataille culturelle.

Et c’est précisément pourquoi il faut savoir la reconnaître.

—

Attention toutefois à ne pas faire le même coup

Nous pourrions nous contenter de retourner le procédé.

Écrire « le Journal d’Ici est devenu le journal du RN. »

Fin de l’histoire.

Ce serait facile.

Et ce serait intellectuellement paresseux.

Nous préférons quelque chose de beaucoup plus gênant.

Nous allons archiver.

Les éditos.

Les mots.

Les thèmes.

Les obsessions.

Les ennemis.

Les rapprochements.

Les silences.

Et nous regarderons, mois après mois, comment évolue cette ligne éditoriale.

Parce qu’un journal se définit aussi par ce qu’il choisit de mettre en lumière.

Et par la manière dont il apprend à ses lecteurs à regarder le monde.

—

Alors, le Journal d’Ici est-il devenu RN ?

Question intéressante.

Réponse prudente : nous n’en savons rien.

Mais une autre question, elle, peut recevoir une réponse beaucoup plus concrète : certains de ses éditoriaux relaient-ils désormais des thèmes, des oppositions et des cadrages qui convergent fortement avec ceux du RN ?

À vous de relire.

Passeport pour la diabolisation.

Au son du Canon.

La fabrique des barbares.

Derrière les images pieuses.

Quatre éditoriaux.

Quatre moments.

Et un fil rouge qui commence à devenir franchement visible.

Les lecteurs ont le droit de savoir

Nous ne leur dirons pas ce qu’ils doivent penser.

Nous leur donnerons simplement les textes.

Parce qu’un média local n’est pas au-dessus de la critique.

Et parce que lorsqu’un directeur de publication devient lui-même un acteur régulier de la bataille culturelle, les lecteurs ont le droit de savoir où se situe cette bataille et quels sont les arguments employés pour la mener.

Le Journal d’Ici n’est peut-être pas devenu officiellement un journal du RN.

Mais il serait assez imprudent de continuer à faire comme si la question ne se posait pas.

Alors, amis lecteurs, regardez les mots.

Regardez les thèmes.

Regardez les adversaires désignés.

Et surtout, regardez la répétition.

Car en politique comme en publicité, le message le plus efficace n’est pas toujours celui qui dit : « Votez pour moi. »

C’est parfois celui qui, jour après jour, vous explique simplement qui sont les bons, qui sont les mauvais, qui menace qui, et pourquoi il faudrait avoir peur.

La bataille culturelle vient peut-être de gagner un nouveau pion.

À nous de savoir le reconnaître.

Le Sidobre Enchaîné vous aura prévenus.

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