Par Cyril Briscombe, correspondant aux ajustements structurels
CASTRES – Il y a quinze jours encore, Jean-Michel P. était un cadre municipal que personne ne détestait suffisamment pour vouloir le licencier, mais que personne n’aimait suffisamment pour vouloir le défendre.
Une situation professionnelle assez stable.
Jean-Michel arrivait à 8 h 17, repartait à 17 h 04, prenait exactement 47 minutes pour déjeuner et connaissait parfaitement la procédure permettant de demander une procédure supplémentaire lorsque la procédure initiale n’avait pas été correctement suivie.
Il était, selon une formule utilisée par son chef de service, « fiable, mais remplaçable ».
Une appréciation qui avait longtemps semblé raisonnable.
Puis Florian Azéma a annoncé son audit, son grand plan d’économies et la nécessité de « revoir certaines habitudes ».
Et Jean-Michel a eu peur.
Pas une peur spectaculaire.
Une peur administrative.
La plus discrète.
Celle qui commence par une recherche Google à 23 h 12 sur les modalités de suppression d’un poste territorial et finit trois heures plus tard par un tableau Excel intitulé :
PLAN_ECONOMIES_IMPACT_SERVICE_V3.
Depuis, Jean-Michel ne dort presque plus.
Et ses performances ont augmenté de façon inexplicable.
—
Le meilleur agent de la semaine
Lundi matin, Jean-Michel a résolu en vingt-deux minutes un problème informatique qui traînait depuis avril.
Mardi, il a retrouvé une convention que personne ne savait avoir signée.
Mercredi, il a signalé une incohérence dans un tableau transmis par une autre direction.
Jeudi, il a spontanément proposé de reprendre un dossier en retard.
Vendredi, son chef l’a regardé par-dessus ses lunettes.
— Jean-Michel, vous allez bien ?
— Très bien.
— Parce que là…
Le chef désigne l’écran.
— Vous venez de traiter quarante-sept dossiers.
Jean-Michel hausse les épaules.
— J’avais un peu de temps.
Son chef le regarde.
Il connaît Jean-Michel depuis neuf ans.
Il sait parfaitement que Jean-Michel n’a jamais eu « un peu de temps ».
Il a toujours eu besoin de vingt minutes pour choisir entre deux modèles de compte rendu.
Quelque chose a changé.
Le chef de service avait pourtant prévu de se séparer de lui.
Pas officiellement.
Disons qu’il avait commencé à réfléchir à une réorganisation dans laquelle Jean-Michel n’aurait plus occupé exactement la même place.
Il avait même déjà identifié quelqu’un.
Une personne jeune.
Dynamique.
« Plus adaptable ».
Mais depuis quelques jours, le chef hésite.
Parce qu’un agent qui pense que son poste est menacé présente une caractéristique particulièrement appréciable dans une période de réorganisation :
il travaille énormément.
— Finalement, murmure-t-il à sa secrétaire, on va peut-être attendre.
— Pourquoi ?
Le chef regarde Jean-Michel, penché sur son écran.
— Parce qu’il a peur.
— Et alors ?
— Et alors il fait le travail de trois personnes.
—
Sylvie, elle, ne comprend rien
Sylvie, de l’état civil, continue de prendre son café avec les mêmes collègues.
Elle ne sait pas que Jean-Michel pense à elle presque tous les jours.
Elle ne sait pas qu’il a consacré 1 h 43, mardi soir, à reconstituer exactement leur conversation d’il y a quelques semaines.
Elle ne sait pas non plus qu’il a écrit dans un fichier personnel :
SYLVIE – FIABILITÉ DE L’INFORMATION : À DÉTERMINER.
Pour elle, Jean-Michel est simplement devenu bizarre.
Plus rapide.
Plus silencieux.
Et parfois absent.
— Tu fais des heures ?
— Non.
— Pourtant tu réponds aux mails à minuit.
Jean-Michel sourit.
— Insomnie.
Sylvie rit.
Elle ne voit pas le problème.
Et c’est probablement ce qui inquiète le plus Jean-Michel.
—
Les autres
La plupart des agents, eux, continuent leur vie.
Nathalie prépare les congés de Toussaint.
Karim cherche désespérément un créneau pour faire réparer son imprimante.
Patrick ne sait même pas ce qu’est précisément une SPL.
Il sait seulement qu’il y en a une qui concerne l’eau et qu’il espère que ça ne concerne pas son service.
Personne ne cherche plus loin.
Ils font leur travail.
Ils rentrent chez eux.
Ils regardent la télévision.
Ils parlent du nouveau maire.
Puis d’autre chose.
Jean-Michel les observe parfois avec une forme d’envie.
Comment font-ils pour ne pas vouloir savoir ?
—
La deuxième vie de Jean-Michel
À 22 h 51, sa maison est silencieuse.
À 23 h 07, l’ordinateur s’allume.
À 23 h 14, Jean-Michel ouvre un dossier.
À 23 h 29, un PDF.
À 23 h 43, un scan.
À 00 h 18, un document ancien dont certaines pages ont été numérisées de travers.
À 00 h 31, il redresse l’image.
À 00 h 47, il découvre une référence.
Il ouvre un autre document.
Puis un autre.
Il commence à construire une chronologie.
Pas parce qu’il est journaliste.
Pas parce qu’il est militant.
Pas même parce qu’il veut dénoncer quoi que ce soit.
Il veut comprendre.
C’est nouveau.
Et c’est probablement son plus gros problème.
—
Jean-Michel connaît maintenant les différences entre une régie, une SPL, une délégation, une convention d’objectifs et un simple « échange informel ».
Il sait où chercher les délibérations.
Il sait comment retrouver les anciennes versions des documents.
Il sait qu’un intitulé peut changer alors qu’une fonction reste identique.
Il sait qu’une ligne budgétaire peut disparaître d’un tableau pour réapparaître six mois plus tard sous une autre rubrique.
Il ne sait pas encore si tout cela signifie quelque chose.
Mais il sait que plusieurs choses se répondent.
Et cette découverte agit sur lui comme une drogue.
—
00 h 58
Jean-Michel vient de trouver une nouvelle correspondance.
Il reste immobile.
Il recule légèrement dans son fauteuil.
Regarde l’écran.
Puis le document précédent.
Puis revient au premier.
Il prend son téléphone.
Le déverrouille.
Cherche le numéro de Sylvie.
Le regarde.
N’appelle pas.
Il pose le téléphone.
Puis ouvre un nouveau dossier.
EAU
Il crée trois sous-dossiers :
ANCIEN
TRANSITION
ACTUEL
Il reste quelques secondes devant le troisième.
Puis ajoute :
GOUVERNANCE
Il s’arrête.
Regarde l’écran.
Et comprend soudain que son petit tableau personnel commence à ressembler à quelque chose.
Pas encore à une affaire.
À une carte.
—
Le lendemain, 8 h 16
Jean-Michel est déjà là.
Son chef arrive à 8 h 39.
— Vous êtes là depuis longtemps ?
— Non.
Mensonge.
Jean-Michel a dormi deux heures.
Il vient de terminer un tableau de synthèse de trente-deux pages.
Son chef s’approche.
— Vous travaillez sur quoi ?
Jean-Michel ferme immédiatement la fenêtre.
— Un dossier.
— Quel dossier ?
— Rien d’important.
Le chef sourit.
Il ne cherche pas davantage.
Il est simplement heureux d’avoir enfin un agent qui produit comme plusieurs.
—
À 17 h 03
Jean-Michel quitte le bureau.
À 17 h 04, il revient.
Il a oublié son téléphone.
Il ouvre la porte.
Son chef est encore là.
— Vous avez oublié quelque chose ?
— Oui.
Jean-Michel récupère son téléphone.
Puis regarde son bureau.
L’ordinateur est éteint.
Les dossiers sont parfaitement alignés.
L’agrafeuse est parallèle au bord de la table.
Tout semble normal.
Il ferme la porte.
—
À 23 h 36
Il rallume son ordinateur chez lui.
Un nouveau document apparaît.
MASTER_CHRONOLOGIE.xlsx
Il l’ouvre.
Il ajoute une ligne.
Puis une autre.
Puis une troisième.
Au bout de la quatrième, il s’arrête.
La colonne « personne concernée » est encore vide.
Il hésite.
Puis écrit : À déterminer.
Jean-Michel se frotte les yeux.
Il devrait arrêter.
Il devrait dormir.
Il devrait surtout cesser de chercher.
Mais il a maintenant cette sensation étrange, presque euphorique, qu’il n’avait jamais ressentie au travail.
Pour la première fois de sa carrière, il ne classe pas des dossiers.
Il comprend le système qui les produit.
Et quelque part, très loin au-dessus de lui, il vient peut-être de commencer à regarder dans la mauvaise direction.
—
À 2 h 14, Jean-Michel sauvegarde le fichier.
Il lui donne un nom banal.
notes_reunion.xlsx
Puis il fait une copie.
Une deuxième.
Une troisième.
La dernière est déposée dans un dossier sans rapport apparent.
Il ferme tout.
Éteint la lumière.
Reste assis quelques secondes dans le noir.
Puis murmure :
« Je savais bien qu’il y avait quelque chose. »
Il sourit.
Un petit sourire satisfait.
Presque celui du Jean-Michel d’avant.
Puis son téléphone vibre.
Message reçu – Sylvie.
Jean-Michel cesse de sourire.
Il ne touche pas au téléphone.
L’écran s’éteint.
Il attend.
Quelques secondes.
Puis le rallume.
Un seul message : « Tu dors ? »
Jean-Michel regarde l’heure.
2 h 16.
Il ne répond pas.
Pour la première fois depuis trois semaines, ce n’est pas parce qu’il a peur de ce que Sylvie pourrait raconter.
C’est parce qu’il commence à se demander pourquoi elle lui écrit maintenant.
Et dans la maison silencieuse, son ordinateur, pourtant éteint, semble soudain beaucoup trop près de lui.
—–
Publication tout à fait fictionnelle.


