Il y a des commentaires qui en disent davantage sur leur auteur que sur le sujet auquel ils prétendent répondre.
Celui-ci en fait partie.
« Déjà faut qu’elles arrêtent de pondre alors qu’elles sont déjà dans la précarité ça leur laisserait du temps pour aller bosser !!!! Et oui ras le bol l’assistanat ![]()
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»
Et en réponse à un autre lecteur, indigné :
« justement tout marche bien et trop bien. Ras le bol de l assistanat, faut que les femmes se bougent le luc et arretent d écarter les cuisses ![]()
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»
Le sujet, rappelons-le, ce sont des mères et des enfants sans solution d’hébergement.
Pas des fraudeurs fiscaux.
Pas des privilégiés.
Pas des gens qui auraient découvert une astuce permettant de vivre confortablement aux frais de la collectivité.
Des enfants à la rue. Et les mères qui les accompagnent.
Et pourtant, dans ce commentaire, il ne reste déjà plus de mère, plus d’enfant, plus de parcours de vie.
Il reste des « elles ».
Et surtout un verbe particulièrement révélateur : « pondre ».
On ne parle plus de femmes.
On parle de reproductrices.
On ne parle plus de grossesses, désirées ou subies.
On parle de faute.
On ne parle plus d’enfants.
On parle de conséquences dont leur mère serait responsable.
La déshumanisation commence souvent comme cela : par un changement de vocabulaire.
—
Une femme à la rue n’est plus une personne en détresse
Il existe pourtant un fossé absolument gigantesque entre avoir un enfant alors qu’on vit dans la précarité et « profiter du système ».
Un fossé que quelques mots rageurs suffisent ici à faire disparaître.
Une mère peut être très jeune.
Elle peut avoir été abandonnée.
Elle peut avoir fui un conjoint violent.
Elle peut être victime de violences sexuelles.
Elle peut avoir subi une grossesse non désirée.
Elle peut avoir été sous emprise.
Elle peut avoir connu les violences, la pauvreté, l’isolement, l’errance, les ruptures familiales ou institutionnelles.
Elle peut simplement avoir basculé dans la précarité après un accident de vie.
Et lorsqu’elle se retrouve avec son enfant sans logement, la priorité devrait être de savoir comment on la protège et comment on protège l’enfant.
Pas de lui demander pourquoi elle n’a pas suffisamment bien organisé sa vie pour mériter notre compassion.
Car certaines grossesses ne sont pas choisies.
Certaines maternités sont subies.
Certaines femmes n’ont précisément pas disposé de la liberté, de la sécurité ou du pouvoir que suppose le raisonnement confortable : « elle n’avait qu’à… »
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« Il fallait aller travailler »
Il y a quelque chose d’une ironie particulièrement cruelle dans l’injonction à « aller bosser » adressée à une mère qui dort dehors avec son enfant.
Bosser où ?
Faire garder l’enfant où ?
Dormir où ?
Se laver où ?
Recevoir son salaire sur quelle adresse ?
Conserver son emploi comment lorsqu’on ne sait pas où l’on dormira le soir ?
Et lorsque l’enfant est malade ?
Et lorsqu’il faut l’accompagner à l’école ?
Et lorsqu’on fuit un homme violent ?
Et lorsque l’on ne possède plus rien ?
Le travail ne remplace pas un toit.
Et un toit ne remplace pas un accompagnement.
C’est précisément pour cela que des sociétés ont créé des services sociaux, des associations, des dispositifs d’urgence et des politiques publiques.
Parce que nous avons collectivement compris quelque chose d’assez élémentaire : il existe des moments où un être humain ne peut pas s’en sortir seul.
Et que la valeur d’une société se mesure peut-être aussi à ce qu’elle fait à ce moment-là.
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Le grand renversement moral
Ce qui frappe dans ce genre de réaction, ce n’est donc pas seulement la violence du vocabulaire.
C’est le renversement complet de la responsabilité.
Une famille est à la rue ?
On demande ce qu’elle a fait pour en arriver là.
Un enfant dort dehors ?
On cherche ce que sa mère aurait dû faire différemment.
Une femme fuit des violences ?
On lui explique qu’elle aurait dû mieux gérer sa situation.
Des personnes ne trouvent plus de place dans l’hébergement d’urgence ?
On leur reproche de demander de l’aide.
Et pendant ce temps, la question initiale disparaît : Pourquoi n’y a-t-il pas de place pour les mettre à l’abri ?
Voilà probablement le point le plus inquiétant.
Il est tellement plus facile d’imaginer que les victimes sont responsables de leur situation que d’admettre que notre système collectif est parfois incapable de leur apporter une réponse.
Cela évite une question autrement plus inconfortable : Qu’est-ce que nous faisons, nous, maintenant ?
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La charité sous conditions
Le mot « assistanat » fonctionne merveilleusement bien dans cette mécanique.
Il permet de transformer une aide en privilège.
Un lit d’urgence devient un avantage.
Un accompagnement social devient une faveur.
Une protection devient une récompense.
Et la solidarité devient quelque chose qu’il faudrait d’abord mériter.
Mais un enfant n’a rien à mériter.
Un enfant n’a pas choisi sa naissance.
Il n’a pas choisi sa mère.
Il n’a pas choisi sa situation familiale.
Il n’a pas choisi la rue.
Il n’a pas choisi les violences éventuellement subies par ses parents.
Et certainement pas le système social dans lequel il est né.
Alors lorsqu’un enfant se retrouve dehors, la première question devrait être :
« Comment le met-on à l’abri ? »
Pas « Qu’est-ce que sa mère a encore fait de travers ? »
—
Et puis il y a l’époque dans laquelle nous vivons
Ce commentaire ne serait peut-être qu’une énième saleté publiée sur Facebook s’il était complètement isolé.
Mais il intervient dans une période où l’on voit régulièrement apparaître, dans le débat public et sur les réseaux sociaux, une étonnante faculté à considérer certaines personnes comme moins dignes de considération que d’autres.
On choisit ses bons pauvres.
Ses mauvaises victimes.
Ses bons étrangers.
Ses mauvais habitants.
Ses bonnes familles.
Ses mauvaises familles.
On trie.
On classe.
On soupçonne.
On accuse.
Et surtout, on finit par ne plus regarder l’être humain qui se trouve derrière la catégorie.
« Assisté ».
« Migrant ».
« Délinquant ».
« Mauvaise population ».
« Ils n’ont qu’à… »
Le mécanisme est toujours remarquablement efficace.
Il suffit de retirer suffisamment de réalité à la personne pour que sa souffrance devienne acceptable.
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Et c’est là que la séquence carcassonnaise récente interroge aussi
Les réactions suscitées par la vidéo mettant en cause un policier municipal carcassonnais, et la manière dont certains propos ont circulé autour de cette affaire, nous ramènent à la même interrogation – sans évidemment confondre les situations ni préjuger des responsabilités individuelles.
Qu’est-ce qui permet à certains de franchir ainsi la frontière de l’acceptable ?
À quel moment cesse-t-on de voir un être humain pour ne plus voir qu’une catégorie ?
À quel moment la vulnérabilité devient-elle une provocation ?
À quel moment l’autre cesse-t-il d’être quelqu’un auquel nous devons au minimum respect et dignité ?
Et surtout, quand avons-nous commencé à trouver normal d’afficher publiquement cette brutalité ?
Car les réseaux sociaux n’ont pas inventé la cruauté.
Ils lui ont simplement donné un mégaphone.
—
La boussole
Une société n’est pas jugée seulement dans ses discours lorsqu’elle va bien.
Elle l’est lorsque quelqu’un tombe.
Lorsque quelqu’un perd son emploi.
Lorsque quelqu’un fuit un conjoint violent.
Lorsqu’une femme se retrouve seule avec un enfant.
Lorsqu’un enfant n’a plus de lit pour dormir.
C’est à cet endroit précis que la politique cesse d’être une affaire de slogans.
Parce qu’on peut disserter pendant des heures sur l’ordre, la responsabilité, le mérite et l’assistanat.
Mais lorsqu’un enfant dort dehors, il y a une chose qui devrait normalement transcender toutes ces querelles : on le met à l’abri.
Ensuite, on accompagne la famille.
On cherche les causes.
On protège.
On soigne.
On reconstruit.
On remet sur pied.
Et si nécessaire, on aide à retrouver un emploi.
Mais on commence par empêcher l’enfant de dormir dans la rue.
C’est peut-être cela, finalement, la différence entre une société qui considère la solidarité comme une faiblesse et une société qui considère la dignité humaine comme une limite infranchissable.
La première demande : « Qu’est-ce qu’ils ont fait pour mériter notre aide ? »
La seconde répond : « Ils sont en détresse. Que pouvons-nous faire ? »
Entre les deux, il n’y a pas seulement une différence politique.
Il y a une différence de civilisation.
Et peut-être même, très simplement, une différence de boussole morale.
Le Sidobre Enchaîné


