Il y a le commentaire Facebook.
Et puis il y a la parole institutionnelle.
Entre les deux, il existe un lien qu’il serait trop facile d’ignorer.
Lorsqu’un internaute explique, à propos de mères et d’enfants à la rue, qu’elles devraient « arrêter de pondre » et « aller bosser », on peut évidemment dénoncer la brutalité, la méconnaissance des parcours de vie et la déshumanisation qu’elle révèle.
Mais une autre question mérite d’être posée : dans quel environnement mental de telles paroles prospèrent-elles ?
Et c’est là qu’il faut revenir à une expression employée par Olivier Fabre, maire de Mazamet et président de la Communauté d’agglomération Castres-Mazamet : celle de « mauvaise population », dans une réflexion où il regrettait également qu’une ville ne puisse pas choisir qui vient s’y installer.
Il faut prendre ces mots au sérieux.
Pas parce qu’ils signifieraient automatiquement ce que certains pourraient leur faire dire.
Mais parce que les mots d’un responsable public ne flottent jamais dans le vide.
—
Qui sont les « mauvais » habitants ?
C’est une question assez simple.
Qu’est-ce qu’un mauvais habitant ?
Celui qui est pauvre ?
Celui qui touche des prestations sociales ?
Celui qui ne travaille pas ?
Celui qui arrive d’une autre ville ?
Celui qui vient d’un autre pays ?
Celui qui occupe un logement social ?
Celui qui a des difficultés avec les institutions ?
Celui qui traîne dans l’espace public ?
Celui qui fait du bruit ?
Celui qui ne correspond pas à l’image que l’on aimerait donner de sa ville ?
Ou celui qui cumule plusieurs de ces caractéristiques ?
Le problème de l’expression « mauvaise population », c’est précisément qu’elle permet de ne pas répondre.
Elle fabrique une catégorie floue.
Une catégorie dans laquelle chacun peut ensuite mettre ceux qu’il n’aime pas.
Et c’est ainsi que commence le tri.
—
D’abord une catégorie. Puis des individus.
Le mécanisme est vieux comme le monde.
On commence par parler de catégories.
Les « mauvais habitants ».
Les « assistés ».
Les « étrangers ».
Les « profiteurs ».
Les « délinquants ».
Les « populations à problèmes ».
Puis, progressivement, on oublie que derrière ces catégories se trouvent des individus.
Une femme.
Un enfant.
Un voisin.
Un adolescent.
Une famille.
Une personne qui a perdu son emploi.
Une personne qui fuit des violences.
Une personne malade.
Une personne qui n’a plus de logement.
Et lorsque la catégorie devient suffisamment abstraite, il devient beaucoup plus facile de lui retirer quelque chose : son histoire, sa dignité, sa complexité et finalement son droit à être considérée comme un être humain avant d’être considérée comme un « problème ».
—
C’est là que le commentaire sur les mères à la rue devient intéressant
Car regardons le chemin parcouru.
Un article parle de femmes et d’enfants sans solution d’hébergement.
Quelqu’un répond : « Elles n’ont qu’à arrêter de pondre. »
La femme devient une « pondeuse ».
L’enfant devient la conséquence d’une mauvaise décision.
La pauvreté devient une faute.
La rue devient une sanction méritée.
Et l’aide publique devient de « l’assistanat ».
En quelques lignes, il n’y a plus aucune victime.
Il n’y a même plus de détresse.
Il n’y a qu’une coupable supposée et un système qu’il faudrait cesser de financer.
Voilà pourquoi le langage politique compte.
Parce que lorsqu’on répète suffisamment longtemps qu’il existe de « mauvaises populations », certains finiront naturellement par chercher ce qui rend ces populations mauvaises, ou la manière de les identifier.
Et lorsqu’on leur fournit ensuite quelques réponses simplistes – l’origine, le logement, les prestations, le comportement, la pauvreté – le tri social devient une évidence.
—
Le poison ne vient pas toujours sous forme de haine
C’est probablement le plus dangereux.
Le poison ne ressemble pas forcément à un discours hurlé.
Il peut être prononcé calmement.
Dans une salle de conseil municipal.
Dans une interview.
Dans une réunion publique.
Avec le vocabulaire apparemment raisonnable de la gestion territoriale.
« Nous voudrions éviter certains profils. »
« Il faudrait pouvoir choisir les habitants. »
« Cette population pose problème. »
« Cette population n’est pas la bonne. »
Et soudain, une personne n’est plus une personne.
Elle devient un profil.
Une statistique.
Un risque.
Un coût.
Une nuisance.
Une « mauvaise population ».
—
Et le citoyen apprend
C’est là que la responsabilité des élus est considérable.
Pas parce qu’ils contrôlent ce que pensent les citoyens.
Ils ne le contrôlent évidemment pas.
Mais parce qu’ils participent à définir ce qu’une société considère comme dicible. Comme acceptable. Un cadre qui élargit ce qu’il est possible de dire sans conséquences.
Une parole institutionnelle déplace les frontières.
Ce qui hier semblait trop brutal devient aujourd’hui « une opinion ».
Puis demain, une évidence.
Puis après-demain, une politique publique.
C’est ainsi que fonctionne la banalisation.
On ne se réveille pas un matin dans une société devenue brutalement déshumanisée.
On y arrive par petites phrases.
Par catégories.
Par plaisanteries.
Par commentaires.
Par indignations répétées.
Par l’habitude de considérer certains comme moins légitimes que d’autres.
—
Et les réseaux sociaux font le reste
Un élu parle.
Un citoyen reprend.
Un autre radicalise.
Un troisième partage.
Un quatrième ajoute son commentaire.
Et l’algorithme adore.
Parce que la nuance ne fait pas autant réagir que l’indignation.
Alors la « mauvaise population » devient le « mauvais habitant ».
Le mauvais habitant devient « celui qui profite ».
Celui qui profite devient « celui qui ne mérite rien ».
Et celui qui ne mérite rien peut finalement être laissé dehors sans que certains ressentent même la nécessité de se demander pourquoi.
Le glissement est terrifiant précisément parce qu’il paraît banal.
—
Le problème n’est pas de pouvoir choisir ses voisins
On pourrait évidemment répondre qu’une ville doit pouvoir maîtriser son urbanisme, son logement, ses équilibres sociaux, sa tranquillité publique.
Bien sûr.
Une collectivité doit agir.
Elle doit prévenir les incivilités.
Elle doit lutter contre les trafics.
Elle doit gérer son parc de logements.
Elle doit organiser l’espace public.
Elle doit protéger les habitants.
Mais gérer une population n’est pas sélectionner des populations.
Une ville peut choisir ses politiques publiques.
Elle ne devrait pas avoir à choisir ses êtres humains.
Car derrière le fantasme d’une ville capable de sélectionner ceux qui s’installent chez elle se trouve une question autrement plus vertigineuse : qui décide de qui est un « bon » habitant ?
Et selon quels critères ?
—
Parce que le mauvais habitant d’aujourd’hui, cela peut être nous-même demain
C’est peut-être la chose la plus oubliée.
La précarité n’est pas une ethnie.
La pauvreté n’est pas une nationalité.
La fragilité n’est pas un caractère génétique.
Et la chute peut toucher énormément de monde.
Un divorce.
Une maladie.
Un licenciement.
Une dette.
Une violence conjugale.
Un accident.
Une entreprise qui ferme.
Un logement que l’on ne peut plus payer.
Une rupture familiale.
Et soudain, celui qui expliquait hier que les autres n’avaient qu’à se débrouiller peut se retrouver à demander de l’aide.
La dignité humaine est une protection dont on ne mesure souvent la valeur qu’au moment où l’on en a besoin.
—
Voilà pourquoi il faut s’inquiéter du poison
Il ne s’agit pas de demander aux élus d’être naïfs.
Il ne s’agit pas de nier les problèmes réels de tranquillité publique.
Il ne s’agit pas de dire que toutes les populations, toutes les situations et tous les comportements se valent.
Il s’agit de conserver une frontière.
Une frontière fondamentale.
On peut combattre un comportement sans déshumaniser celui qui l’a commis.
On peut combattre la délinquance sans parler de « mauvaises populations ».
On peut gérer le logement sans trier les êtres humains.
On peut lutter contre les trafics sans désigner des catégories entières.
On peut demander des comptes à quelqu’un sans lui retirer sa dignité.
Et surtout, on peut être ferme sans devenir cruel.
—
Alors, quand est-ce que la boussole disparaît ?
Peut-être lorsqu’on commence à trouver normal qu’une mère et son enfant à la rue soient d’abord examinés sous l’angle de leur supposée responsabilité.
Peut-être lorsqu’on commence à parler de « mauvaise population » plutôt que de difficultés sociales.
Peut-être lorsqu’un enfant devient le produit d’une « mauvaise décision » plutôt qu’un enfant qu’il faut protéger.
Peut-être lorsqu’on demande moins : « Comment pouvons-nous aider ? » et davantage : « Comment pouvons-nous éviter que ces gens viennent chez nous ? »
C’est une pente.
Et une pente ne devient pas moins dangereuse parce qu’on la descend lentement.
—
Le Sidobre Enchaîné n’accuse personne d’avoir inventé la cruauté
La cruauté existait avant Facebook.
La peur existait avant les réseaux sociaux.
La misère existait avant les maires qui stigmatisent, qui désignent et qui excluent.
Mais les responsables publics disposent d’une chose que le commentateur anonyme ne possède pas au même degré : une responsabilité particulière dans les mots qu’ils choisissent.
Parce que lorsqu’un citoyen parle, il engage sa conscience.
Lorsqu’un élu parle, il engage aussi un peu la conception de la société qu’il entend construire.
Alors oui, interrogeons-nous.
Sur les commentaires.
Sur les indignations.
Sur les « mauvaises populations ».
Sur les femmes qu’on transforme en « pondeuses ».
Sur les pauvres qu’on transforme en « assistés ».
Sur les personnes fragiles qu’on transforme en « problèmes ».
Et sur cette étrange époque où certains semblent préférer inventer une faute chez celui qui souffre plutôt que regarder en face notre incapacité collective à le protéger.
C’est cela, le véritable poison.
Pas une phrase isolée.
Mais l’accumulation.
Une petite déshumanisation ici.
Une petite catégorisation là.
Une petite excuse.
Un petit renoncement.
Puis, un jour, quelqu’un dort dans la rue avec son enfant.
Et autour de lui, plus personne ne se demande : « Comment a-t-on pu en arriver là ? »
On demande simplement : « Qu’est-ce qu’il a fait pour mériter ça ? »
Et peut-être qu’à cet instant précis, quelque chose s’est déjà cassé.
La boussole.
Le Sidobre Enchaîné


