Contre-édito du Journal d’Ici publié le 16 septembre 2026 à 18h00, par M. Pierre Archet.
Il était une fois la France.
Une France éternelle, probablement née quelque part entre Clovis, Charlemagne et deux vitraux bien éclairés.
Une France qui, avant même d’avoir inventé la République, avait déjà inventé son patrimoine. Et puisque son patrimoine était chrétien, il paraît désormais qu’il faudrait également en déduire que son avenir doit l’être.
C’est en tout cas l’étonnant raisonnement qui se dessine derrière un éditorial consacré à la prochaine visite de Léon XIV.
Soyons rassurés : le pape arrive.
Et avec lui, manifestement, revient une vieille question française : peut-on aimer les vieilles pierres sans demander aux vieilles pierres de gouverner le pays ?
La réponse, dans cet éditorial, semble être : pas vraiment.
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Du pape à l’identité nationale en trois paragraphes
Au départ, pourtant, tout va bien.
Le Vatican possède une diplomatie. Le pape est un chef d’État. L’Église catholique a joué un rôle historique considérable. Le catholicisme a profondément marqué l’Europe et la France.
Personne ne conteste sérieusement ces faits.
Puis, quelque part entre Robert Schuman, l’UNESCO et les foules de Lourdes, le raisonnement change discrètement de voie.
Le catholicisme devient « notre héritage ».
L’héritage devient « notre mémoire ».
La mémoire devient une question de civilisation.
Et soudain, voilà l’islam qui pointe le bout de son minaret.
Quelle efficacité.
On était venu parler de la visite du pape.
On repart avec une guerre des civilisations.
C’est un peu comme commander une messe et recevoir, en supplément, un débat sur l’identité nationale.
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Attention : la laïcité aurait dérapé
Le moment le plus intéressant arrive lorsqu’est évoquée une « laïcité parfois dévoyée ».
Formule magnifique.
Elle possède toutefois une petite faiblesse : on ne sait pas très bien de quoi il s’agit.
La laïcité qui garantit la liberté de conscience ?
Celle qui permet aux catholiques, aux musulmans, aux juifs, aux athées et aux autres de vivre leur foi ou leur absence de foi sans que l’État en choisisse une ?
Celle qui garantit le libre exercice des cultes ?
Ou une mystérieuse « laïcité » qui aurait commis l’impardonnable crime de ne pas suffisamment rappeler au citoyen qu’il habite dans un ancien pays catholique ?
Mystère.
Mais le lecteur comprend.
La laïcité est suspecte.
Pourquoi ?
Parce qu’après l’avoir accusée d’avoir oublié le christianisme, on peut tranquillement lui faire porter la responsabilité de l’arrivée d’un « islam conquérant ».
Et voilà comment une règle constitutionnelle destinée à organiser la coexistence des convictions devient, dans une phrase, une sorte de passoire civilisationnelle.
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Le patrimoine n’est pas une profession de foi
Il existe pourtant une distinction assez simple.
On peut aimer les cathédrales.
On peut restaurer les églises.
On peut étudier les évangiles.
On peut connaître l’histoire des monastères.
On peut admirer Giotto, Fra Angelico, Michel-Ange ou les vitraux de nos campagnes.
On peut visiter Lourdes sans être pèlerin.
On peut même trouver magnifique une procession sans avoir envie d’y participer.
Bref : on peut parfaitement connaître son héritage sans lui prêter allégeance.
C’est même le principe élémentaire d’une culture historique.
La France n’est pas devenue amnésique parce que les Français sont moins nombreux à aller à la messe.
Et surtout, la mémoire française ne s’arrête pas au christianisme.
Elle comprend aussi la Révolution, les Lumières, les guerres de Religion, l’édit de Nantes, la liberté de conscience, la République, la séparation des Églises et de l’État et la construction progressive d’une société où aucune religion n’est censée être propriétaire de la nation.
La loi de 1905 n’est donc pas une page blanche dans notre histoire.
C’est une page de notre histoire.
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Le curieux raisonnement du vase communicant
Mais l’édito propose surtout une équation fascinante :
moins de catholicisme = moins de mémoire
moins de mémoire = plus d’islam
plus d’islam = danger civilisationnel.
Il ne manque finalement qu’une flèche entre les trois.
Et peut-être quelques preuves.
Car pourquoi faudrait-il choisir ?
Pourquoi faudrait-il opposer le christianisme à l’islam ?
Pourquoi la connaissance de l’un empêcherait-elle la connaissance de l’autre ?
Pourquoi le recul de la pratique religieuse catholique serait-il nécessairement un « vide » que l’islam viendrait remplir ?
Et surtout : pourquoi faudrait-il faire de la laïcité la coupable idéale de cette prétendue substitution ?
Aucune de ces questions n’est véritablement démontrée.
Elles sont simplement emballées dans un très joli papier cadeau civilisationnel.
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L’astuce est pourtant vieille comme le monde
Elle consiste à transformer une constatation historique en prescription politique.
« La France a été profondément marquée par le christianisme. »
C’est une constatation historique.
« La France doit donc préserver une identité chrétienne. »
C’est une position politique.
« Si elle ne le fait pas, l’islam conquérant prendra sa place. »
C’est une thèse supplémentaire.
Et aucune de ces trois phrases n’est interchangeable avec les deux autres.
C’est précisément là que se trouve le tour de passe-passe.
On commence dans les archives.
On termine dans la guerre culturelle.
Entre les deux, on a soigneusement retiré le panneau « changement de sujet ».
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Et le pape dans tout ça ?
Le plus ironique est peut-être que la visite de Léon XIV n’a nul besoin de cette dramatisation.
Elle peut être intéressante précisément parce qu’elle est à la fois religieuse, diplomatique, culturelle et politique.
Le pape peut parler de paix.
De l’Europe.
De l’éducation.
Des sciences.
De la culture.
Du patrimoine.
Du dialogue entre les religions.
Tout cela mérite parfaitement d’être discuté.
Mais il n’est pas nécessaire, pour apprécier la portée d’une visite pontificale, d’imaginer que la France doit choisir entre ses clochers et ses mosquées.
Une République laïque n’est pas une République qui a oublié Dieu.
C’est une République qui ne demande pas à Dieu de choisir ses citoyens.
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Une dernière question, quand même
« Que reste-t-il d’une civilisation lorsqu’elle oublie ce qui l’a constituée ? »
Excellente question.
Mais il faudrait peut-être en poser une autre : que devient une civilisation lorsqu’elle transforme son histoire en argument d’autorité ?
Car connaître le passé, ce n’est pas nécessairement vouloir le restaurer.
Respecter un patrimoine, ce n’est pas nécessairement restaurer une domination religieuse.
Et transmettre une histoire chrétienne, ce n’est pas nécessairement construire une identité chrétienne.
La France peut conserver ses églises.
Elle peut entretenir ses calvaires.
Elle peut étudier ses cathédrales.
Elle peut écouter le pape.
Elle peut accueillir les musulmans.
Elle peut accueillir les athées.
Elle peut accueillir les juifs.
Et tous les autres.
Elle peut permettre aux croyants de croire et aux autres de ne pas croire.
Et elle peut faire tout cela sans demander à personne de devenir quoi que ce soit.
C’est même probablement l’une des choses les plus françaises que nous ayons inventées.
Alors oui, derrière les images pieuses, il y a bien quelque chose.
Mais ce n’est peut-être pas le grand retour de la civilisation chrétienne.
C’est parfois simplement une vieille recette éditoriale : prendre un patrimoine commun, lui ajouter une menace contemporaine, mélanger avec une pincée de nostalgie et servir très chaud.
Et si possible juste avant les élections.
Bon appétit.


