TRANSPORTS. À peine les cours ont-ils repris que le train liO de l’axe Mazamet-Toulouse vient déjà de recevoir ses premières appréciations trimestrielles.
Retards, suppressions, travaux sur les voies : la SNCF semble avoir décidé d’attaquer l’année scolaire avec la méthode pédagogique qui a fait sa réputation. Des encouragements réservés, mais surtout une ferme invitation à intensifier les efforts.
La scène pourrait se dérouler dans n’importe quel établissement scolaire du Tarn.
Au tableau : « Conseil de classe – TER liO, axe Mazamet-Toulouse – Rentrée 2026 ».
Autour de la table, quelques professeurs sévères mais bienveillants, un représentant de la Région, deux observateurs de la SNCF et, surtout, un véritable jury d’étudiants, convoqués pour donner leur avis sur les performances de l’élève.
Le bulletin est posé.
Il y a un silence.
Puis le professeur principal se racle la gorge.
« Ponctualité : des difficultés persistantes »
Ponctualité : peut mieux faire.
Assiduité : des absences préoccupantes.
Régularité : résultats très irréguliers.
Respect des horaires : doit intensifier ses efforts.
Capacité à arriver à l’heure : encore insuffisante.
L’élève TER liO baisse les yeux.
Il sait.
Depuis la rentrée, les notifications s’accumulent dans les téléphones des voyageurs.
+25 minutes.
Puis +30.
Puis +45.
Et parfois, plus simplement : « Votre train a été supprimé. »
Une méthode pédagogique assez radicale pour apprendre aux étudiants la gestion du temps, la patience et, accessoirement, l’acceptation du destin.
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« Il y a pourtant du potentiel »
Le professeur poursuit.
« Soyons honnêtes. Cet élève a des qualités. Il permet de relier Mazamet, Castres et Toulouse. Il est relativement abordable. Il propose même parfois des billets à 1 euro lorsqu’on s’y prend suffisamment à l’avance. »
Un représentant de la Région hoche la tête avec satisfaction.
« Et nous rappelons que les abonnés bénéficient d’un dispositif de remboursement lorsque les objectifs de ponctualité ne sont pas atteints. »
Les étudiants lèvent les yeux au ciel.
Parce qu’à ce stade, le problème n’est peut-être plus tellement de savoir combien coûte le trajet, où de combien sera le remboursement d’un ticket à 1 €.
C’est de savoir quand il va finir.
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Le jury étudiant prend la parole
Une étudiante lève la main.
« Monsieur, nous avons une question. »
« Oui ? »
« Si on prend le train de 20 heures pour rentrer dans le Tarn, est-ce qu’on peut espérer arriver avant minuit ? »
Silence autour de la table.
Le représentant de la SNCF regarde ses notes.
Le représentant de la Région regarde le représentant de la SNCF.
Le représentant de la SNCF regarde le calendrier des travaux.
Le professeur principal regarde sa montre.
« Disons que… ce n’est pas garanti. »
Un étudiant soupire.
Et précise immédiatement que non, il ne veut pas non plus prendre l’A69.
Pas davantage que les autres membres du jury.
Entre autres choses parce qu’ils sont étudiants.
Et qu’avec un budget d’étudiant, l’A69 relève assez vite de la science-fiction dès qu’il faut additionner carburant, péage et entretien de la voiture.
Leur demande est finalement beaucoup plus révolutionnaire : ils aimeraient simplement pouvoir prendre un train à 20 heures sans organiser leur retour comme une expédition polaire.
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« Sinon, à quoi bon rester vivre dans le Tarn ? »
C’est là que le conseil de classe devient franchement gênant.
Car derrière les retards, les suppressions et les travaux, il y a une question beaucoup plus simple.
Pourquoi continuer à vivre ici si l’on ne peut pas travailler, étudier ou sortir à Toulouse sans savoir précisément à quelle heure on rentrera ?
Ah oui.
Parce que le logement toulousain coûte un rein.
Voilà.
On reste donc dans le Tarn.
On prend le train.
On essaie de faire ses études à Toulouse.
On accepte les horaires parfois improbables.
On regarde les notifications.
On croise les doigts.
Et puis, à force de rentrer à 23 h 48 lorsqu’on était censé arriver à 21 h 17, une idée finit nécessairement par traverser l’esprit :
« Bon… et si je prenais quand même un appartement à Toulouse ? »
C’est probablement ainsi que commence la crise du logement.
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Et les bus liO ?
« Il existe les bus », répondra-t-on certainement.
Certes.
Le problème est que les bus ont eux aussi une fâcheuse tendance à être déjà bien remplis.
Certains usagers en ont déjà fait l’expérience : arriver à l’arrêt, voir le bus passer, constater qu’il n’y a plus de place et découvrir ainsi les joies de la mobilité régionale théorique.
Et ce n’est pas exactement comme si les routes entre Toulouse et Castres étaient désertes.
À mesure que la circulation augmente, les traversées de Soual et de Puylaurens risquent elles aussi de transformer chaque trajet en exercice pratique de philosophie stoïcienne.
Le bus est plein.
Le train est en retard.
La voiture est dans les bouchons.
Et le jeune Tarnais regarde l’heure.
22 h 37.
Il devait être chez lui à 21 h 30.
Il commence à envisager sérieusement de dormir chez un copain.
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Appréciation générale
Le conseil de classe arrive finalement à la conclusion suivante :
« Élève disposant d’indéniables capacités, mais dont les résultats demeurent très en dessous des attentes. Des progrès sont attendus en matière de ponctualité, de fiabilité et de régularité. Les travaux constituent une circonstance atténuante, mais ne sauraient justifier durablement les résultats constatés.
La Région encourage l’élève à poursuivre ses efforts et à ne surtout pas se relâcher. »
Mention spéciale du jury :
« Peut mieux faire. »
Et, en marge, écrite au stylo rouge par un étudiant particulièrement lucide :
« Surtout, ne nous lâchez pas. Parce que sans cette ligne, on finira vraiment par se demander pourquoi on habite encore dans le Tarn. »
La SNCF, elle, a déjà rendu son devoir.
Il y aura probablement des excuses.
Peut-être même un remboursement.
Mais pour la ponctualité, à ce rythme-là, le professeur principal hésite encore entre « encourageant » et « doit intensifier ses efforts ».
Il a finalement choisi la deuxième option.
La SNCF est donc autorisée à passer en classe supérieure.
Mais sous surveillance.


