Damien avait découvert la boxe.
Enfin, pas exactement.
Il avait découvert qu’il aimait la boxe.
Ce qui, à dix-neuf ans, n’était pas tout à fait la même chose.
Il aimait les gants.
Le bruit sourd des coups dans les sacs.
La sueur.
Les épaules qui brûlent.
Le silence qui tombe juste avant une reprise.
Et surtout, il aimait les règles.
On frappe.
On encaisse.
On respecte.
On recommence.
Il trouvait ça rassurant.
Il y avait quelque chose de très simple dans la boxe : personne ne lui demandait ce qu’il avait fait de sa vie.
On lui demandait de lever la garde.
Il avait recommencé à se tenir droit.
Son dos n’allait pas mieux.
Mais lui, oui.
Du moins, il en avait l’impression.
Thibaut était content.
— Tu vois que t’es pas foutu.
Damien souriait.
Il avait besoin d’entendre ça.
Il avait peut-être même besoin de l’entendre plus que tout le reste.
Les autres aussi étaient sympas.
Ils avaient des surnoms.
Ils parlaient fort.
Ils se vannaient beaucoup.
Ils avaient cette façon de se donner des claques dans le dos qui semblait constituer chez eux une forme élaborée de conversation.
Damien avait enfin l’impression d’être intégré quelque part.
Alors il ne posa pas trop de questions.
Au début, il ne remarqua même pas les insignes.
Une petite croix.
Un dessin.
Un autocollant.
Un symbole qu’il ne connaissait pas.
— C’est quoi ?
— Rien.
Et comme Damien ne savait pas quoi répondre à « rien », il passa à autre chose.
Il y eut ensuite les blagues.
Certaines sur les Arabes.
Pas très fines.
D’autres franchement lourdes.
Damien riait parfois.
Pas toujours parce qu’il trouvait ça drôle.
Parce que les autres riaient.
Il y avait aussi les phrases sur « ceux qui nous détestent ».
Sur « l’ennemi intérieur ».
Sur les « islamo-gauchistes ».
Sur les journalistes.
Sur les politiques.
Sur les profs.
Sur les associations.
Sur les gens qui, paraît-il, avaient décidé que les jeunes garçons comme eux devaient avoir honte d’être des garçons.
Damien n’était pas certain de comprendre.
Mais il comprenait quelque chose d’autre.
Dans cette salle, personne ne lui demandait d’avoir honte.
Au contraire.
On lui disait qu’il était fort.
Qu’il avait du potentiel.
Qu’il fallait arrêter de se trouver des excuses.
Qu’un homme devait tenir debout.
Il aimait ça.
Chez lui, son père regardait CNews.
Tous les soirs.
Même émission.
Même fauteuil.
Même lumière bleue sur le visage.
Damien passait parfois derrière lui.
Il entendait les mêmes mots.
« Ensauvagement. »
« Islamisme. »
« Wokisme. »
« Décadence. »
« Français de souche. »
Il ne regardait pas vraiment.
Mais désormais, certains mots lui semblaient familiers.
Il avait déjà entendu ça ailleurs.
Chez Thibaut.
À la salle.
Sur les téléphones des autres.
Alors, forcément, il y avait une cohérence.
Il n’avait jamais réfléchi à ce que son père regardait.
Il n’avait jamais réfléchi à ce que ses potes pensaient.
Maintenant, il avait simplement l’impression que tout le monde disait la même chose.
C’était rassurant.
Un soir, Thibaut lui parla d’une sortie.
— On va faire un truc après.
— Quoi ?
— Une petite action.
Damien sourit.
— Quel genre ?
— Tu verras.
Il n’insista pas.
Damien non plus.
Il était devenu suffisamment reconnaissant envers Thibaut pour ne pas avoir envie de passer pour le casse-pieds de service.
Quelques jours plus tard, Thibaut lui tendit une bombe de peinture.
Damien la regarda.
— C’est pour quoi ?
Thibaut sourit.
— T’inquiète.
Et Damien ne s’inquiéta pas.
C’est peut-être ça, le plus curieux.
Il ne s’inquiéta pas.
Il avait dix-neuf ans.
Il avait mal au dos.
Il avait trouvé des potes.
Il faisait de la boxe.
Il avait retrouvé un peu de fierté.
Il avait retrouvé une bande.
Et désormais, il avait même un combat à venir.
Alors une bombe de peinture, au fond…
Il y avait des choses plus graves.
Quelques minutes plus tard, il regarda le symbole qu’il venait de tracer sur une affiche.
Il ne savait pas vraiment ce qu’il signifiait.
Il savait seulement que les autres avaient trouvé ça cool.
Thibaut lui donna une tape sur l’épaule.
— Bien joué.
Damien sourit.
Il rentra chez lui plus tard que prévu.
Son père regardait encore CNews.
— T’étais où ?
Damien posa son sac.
— Avec des potes.
Son père acquiesça.
Et, pour une fois, il n’y eut aucune question supplémentaire.
Damien monta dans sa chambre.
Il avait encore de la peinture sur les doigts.
Il la regarda quelques secondes.
Puis il se lava les mains.
Très soigneusement.
Parce que demain, il avait entraînement.
Et qu’il ne voulait surtout pas abîmer ses gants.
Le reste pouvait attendre.
Après tout, où était encore le mal ?
Le mal n’avait pas disparu.
Il avait simplement appris à entrer dans la vie des garçons par la porte du vestiaire.
—–
Soyons clairs : cette image, ce n’est pas de l’IA. Un de nos informateurs réguliers nous a transmis la photo. Pour que nous alertions.
Le récit est fictionnel. L’image est réelle.
C’est Castres. Ici et maintenant.
Il est des portes qu’il est plus aisé d’ouvrir que de refermer.


