Damien – Les potes

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Damien a commencé la boxe.

Pas parce qu’il a décidé de devenir boxeur.

Encore moins parce qu’il découvre soudain une vocation.

Il aime simplement ça.

Il aime les gants qu’on serre autour des poignets. Le bruit mat des coups dans les sacs. Les reprises courtes. La fatigue qui lui laisse enfin l’esprit tranquille pendant quelques minutes.

Et surtout, il aime qu’on lui demande quelque chose de simple.

Lever la garde.

Respirer.

Avancer.

Recommencer.

Son dos continue de lui faire mal. Il y a toujours des mouvements qu’il évite et des jours où il doit s’asseoir pendant que les autres continuent.

Mais il progresse.

Un peu.

Et cela suffit.

À la salle, Thibaut est devenu son point de repère.

— Garde les mains hautes.

— Je sais.

— Non, tu sais pas.

— Si.

— Alors fais-le.

Damien lève les mains.

Thibaut sourit.

— Voilà.

Cette petite victoire suffit à Damien pour rentrer chez lui avec le sentiment d’avoir fait quelque chose de sa journée.

Il a même commencé à parler davantage.

À plaisanter.

À se moquer des autres.

À accepter qu’on se moque de lui.

Il a retrouvé quelque chose qu’il n’a pas eu depuis longtemps.

Une bande.

Des potes.

Un groupe dans lequel il n’est pas le gars avec le dos en vrac qu’on envoie quelques heures par semaine aux ateliers de Braconnac.

Il est juste Damien.

Un type qui vient boxer.

Un type qui progresse.

Alors il ne pose pas beaucoup de questions.

Il y a bien des choses qu’il remarque.

Des symboles sur des vêtements.

Des autocollants.

Des références qu’il ne comprend pas.

Des plaisanteries parfois franchement limites.

Mais il y a toujours une explication.

Ou plutôt, il n’en demande pas.

Après tout, il a passé suffisamment de temps à être seul.

Il ne va pas commencer à faire la police chez ses nouveaux potes.

Un vendredi soir, après l’entraînement, Thibaut regarde son téléphone.

— Je bouge demain.

Damien retire lentement ses gants.

— Où ?

— Lyon.

— Pour quoi faire ?

Thibaut hausse les épaules.

— Voir des potes.

Damien acquiesce.

Cela lui paraît normal.

Thibaut connaît du monde.

Il a des amis partout.

Il connaît des gars à Toulouse, à Lyon, à Nice, ailleurs encore.

Des sportifs.

Des supporters.

Des types qui font du sport ensemble.

— Tu reviens dimanche ?

— Ouais.

Thibaut range son téléphone.

— Boxe lundi ?

— Évidemment.

— Bien.

Damien sourit.

Puis ils se séparent.

Pour Damien, l’histoire s’arrête là.

—

Le lendemain après-midi, Thibaut prend le train.

Son téléphone vibre régulièrement.

Pas son compte habituel.

Une boucle de discussion dont Damien n’a jamais entendu parler.

Les messages sont courts.

Des prénoms.

Des villes.

Des heures.

Des points de rendez-vous.

Des photos.

Des plaisanteries.

Certains des garçons qu’il retrouve sont des connaissances rencontrées dans des réseaux sportifs et militants. D’autres viennent de groupes de supporters. Quelques-uns ont déjà participé à des affrontements.

Thibaut les connaît.

Il sait avec qui il peut parler.

Avec qui il faut plaisanter.

Avec qui il faut se taire.

À Castres, Damien ne sait même pas que ces gens existent.

Le soir, Thibaut retrouve le groupe.

Ils sont une quinzaine.

Des garçons jeunes.

Certains très sportifs.

D’autres moins.

Ils parlent fort.

Ils se tapent dans le dos.

Ils se donnent des nouvelles.

— Ça va, frère ?

— Tranquille.

— Toujours à Castres ?

— Toujours.

Pour quelques heures, cela ressemble à n’importe quelle bande de potes.

C’est justement ce qui rend la chose facile.

—

Puis, un peu plus tard, dehors, une altercation éclate.

Une remarque.

Une réponse.

Une provocation.

Un mouvement.

Quelqu’un pousse quelqu’un.

Et soudain, le groupe entier bouge.

Thibaut aussi.

La suite dure très peu de temps.

Quelques secondes de cris et de coups.

Un garçon tombe.

Thibaut frappe.

Son pied rencontre l’abdomen, le garçon à terre a un spasme, et reçoit le coup suivant dans la tête, à la volée.

Quelqu’un crie d’arrêter.

Le garçon à terre ne bouge plus, sans doute KO.

Au bout de la rue, deux personnes semblent tenir un téléphone

Un autre crie de partir.

Thibaut court avec les autres.

Ils disparaissent dans les rues.

Quelques minutes plus tard, ils s’arrêtent.

Personne ne fait le fier.

Personne ne parle beaucoup.

Un des garçons regarde son téléphone.

— On ne met rien sur les réseaux.

Un autre répond :

— Évidemment.

Une notification apparaît dans la boucle.

« Pas de noms. Pas de photos. On rentre ».

Thibaut regarde ses mains.

Il a une petite éraflure sur les doigts.

Il essuie le sang contre son pantalon.

Puis il range son téléphone.

Il n’a pas l’air bouleversé.

Pas davantage triomphant.

C’est simplement arrivé.

—

Dimanche matin, Damien se réveille avec le dos en meilleur état que jamais auparavant depuis ce jour fatidique, chez Bigard.

Il regarde son téléphone.

Un message de Thibaut.

« Boxe demain ? »

Damien répond :

« Grave. »

Puis il se lève.

Dans la salle de bain, il observe son reflet.

Il commence à voir une différence.

Ses épaules.

Ses bras.

Sa posture.

Pas grand-chose.

Mais suffisamment pour qu’il puisse se regarder sans avoir immédiatement envie de détourner les yeux.

Il sourit.

Le lundi soir, Thibaut est à la salle avant lui.

Comme d’habitude.

Damien arrive avec quelques minutes de retard.

— Alors, Lyon ?

— Bien.

— T’as fait du sport ?

Thibaut a un bref sourire.

— Ouais.

Damien pose son sac.

— Avec qui ?

— Des potes.

La réponse lui suffit.

Il enfile ses gants.

Quelques minutes plus tard, ils commencent l’entraînement.

Thibaut corrige sa garde.

— Plus haut.

Damien lève les poings.

— Comme ça ?

— Voilà.

Il recommence.

Cette fois, l’enchaînement passe correctement.

Jab.

Direct.

Esquive.

Damien recule, essoufflé.

Thibaut lui tape dans le gant.

— Voilà.

Puis, après une seconde :

— Là, t’es un mec.

Damien éclate de rire.

— Ta gueule.

Thibaut rit aussi.

Ils reprennent l’exercice.

Damien ne sait pas ce que Thibaut a fait à Lyon.

Il ne sait pas qui sont les gens qu’il a retrouvés.

Il ne sait pas ce qu’il y a dans les boucles Telegram.

Il ne sait pas non plus qu’à Lyon, une personne est désormais en coma artificiel, ou que des bribes de vidéo hantent deux personnes, qui se demandent si elles doivent aller au poste de police.

Le destin hésite encore.

Damien, lui, sait seulement une chose.

Quelques mois auparavant, il passait ses journées à attendre que le temps passe.

Maintenant, il attend le prochain entraînement.

Et pour Damien, c’est déjà énorme.

Il n’a aucune raison de chercher plus loin.

Pour l’instant.

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