Il était une fois un maire, une société de négoce, des affaires immobilières et beaucoup de Chine.
Puis la justice est passée par là.
Six ans plus tard, le maire est de retour… en Chine.
—
Il y a des coïncidences qui méritent au moins une petite lumière.
À Gaillac, Patrice Gausserand est revenu à la mairie en mars 2026.
Et en septembre, quelques mois seulement après son retour aux affaires, le voilà reparti en Chine.
Seul.
Oui, vous avez bien lu. Seul. Il faut forcément souligner le fait.
Mission officielle : rencontrer des représentants et des chefs d’entreprise, et découvrir un grand spectacle mêlant lumière et intelligence artificielle qui pourrait succéder au Festival des Lanternes en 2027.
La ville précise que rien n’est arrêté.
Le contrat n’est pas signé.
La procédure reste à venir.
Parfait.
Alors faisons exactement ce que promet la mairie : regardons.
Parce qu’avant de regarder le futur spectacle, il serait peut-être utile de regarder le passé.
—
FLASHBACK : GAUSSERAND ET LA CHINE, SAISON 1
Nous sommes en 2015.
Patrice Gausserand est maire de Gaillac depuis un an.
Il devient associé de la société Le Comptoir des Bastides, créée avec Pierre-Yves Olivier et son épouse Jing Olivier, cette dernière étant d’origine chinoise. Selon La Dépêche du Midi, Jing Olivier serait issue d’une très grosse famille d’investisseurs en Chine.
L’objet de la société est vaste : négoce international, import-export, distribution de produits alimentaires et non alimentaires, opérations commerciales, financières, mobilières et immobilières.
Et notamment vendre du vin de Gaillac en Chine.
Jusque-là, rien d’illégal.
Un maire peut avoir une entreprise.
Un maire peut commercer avec la Chine.
Un maire peut même, nous dit-on, aimer le vin de Gaillac.
Tout va bien.
Sauf qu’à partir de là, les mondes privé et public commencent à se croiser joyeusement.
En 2017, La Dépêche révélait que Gausserand était associé de cette société et qu’il avait participé à la démarche commerciale auprès de viticulteurs tarnais pour alimenter son activité chinoise. Le journal relevait également que ses liens d’affaires avec la Chine n’avaient pas été exposés publiquement dans les instances locales où il portait parallèlement de nombreux projets chinois.
Et pendant ce temps-là… Gaillac découvre la Chine.
—
LE FESTIVAL DES LANTERNES ENTRE EN SCÈNE
Jumelage avec Zigong, ville de TROIS MILLIONS (!) d’habitants.
Bon, félicitations.
Échanges culturels.
Voyages.
Relations économiques.
Festival des Lanternes.
Et Patrice Gausserand devient progressivement le grand monsieur Chine de Gaillac.
En 2017, il accompagne notamment des démarches de la communauté d’agglomération en Chine et participe à un déplacement autour du salon Anufood de Pékin.
La collectivité avait prévu un stand à 21 000 euros pour cinq entreprises locales.
Et le maire devait faire le voyage au titre de ses fonctions.
Sauf que, détail amusant rétrospectivement, il était également associé du Comptoir des Bastides, société active précisément dans le commerce de gros et ayant vendu du vin de Gaillac en Chine.
La question fut alors posée : la collectivité aurait-elle pris exactement les mêmes décisions si tout le monde avait connu les intérêts privés de son vice-président ?
Question légitime.
À l’époque, Gausserand répondait qu’il n’y avait pas de conflit d’intérêts et expliquait notamment qu’il était actionnaire du Comptoir des Bastides pour accompagner le projet de vente de vin en Chine.
Le problème n’était donc pas simplement : « Gausserand aime la Chine. »
Le problème était plus subtil : quand un élu développe simultanément des relations publiques avec un pays et des intérêts commerciaux privés dans ce même pays, la transparence devient particulièrement importante.
—
PUIS ARRIVE LA BODEGA
Et là, l’histoire devient beaucoup moins lumineuse.
Le Comptoir des Bastides, dont Patrice Gausserand est associé, s’intéresse à un immeuble dans lequel se trouve le restaurant La Bodéga.
Des tensions apparaissent avec les occupants.
Le maire intervient. Oui, le même maire qui est associé dans la société qui rencontre des tensions avec les occupants du bien qu’il veut acheter.
Il faut suivre. Accrochez-vous.
La mairie adresse plusieurs mises en demeure.
Une opération immobilière concerne également des locaux municipaux attenants.
Et une enquête préliminaire est ouverte en 2017 après une plainte pour prise illégale d’intérêts.
Puis vient le procès.
Le parquet reproche notamment à Patrice Gausserand d’avoir utilisé son mandat public dans un contexte où se mêlaient ses intérêts privés et ceux de son associé.
En septembre 2020, le tribunal le condamne pour corruption passive et prise illégale d’intérêts.
Comme le relève alors le site d’information Actu Toulouse : « La justice a estimé que Patrice Gausserand avait fait pression sur les gérants de La Bodega pour qu’ils quittent les lieux. Et par ricochet, que la société civile immobilière (SCI) dont il est actionnaire, puisse récupérer le site… Un enregistrement compromettant fourni par les plaignants avait fait figure de preuve accablante lors du procès, début juillet 2020. »
Dix mois de prison avec sursis.
20 000 euros d’amende.
Cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire.
Et en avril 2021, la cour d’appel de Toulouse confirme la condamnation pour corruption passive et prise illégale d’intérêts.
Voilà.
Ceci n’est pas une rumeur.
C’est le passé judiciaire d’un ancien maire.
Et c’est important de le rappeler précisément parce qu’il est aujourd’hui redevenu maire.
—
COUPURE PUBLICITAIRE : SIX ANS PLUS TARD
Patrice Gausserand retrouve son fauteuil.
Les électeurs ont tranché.
Il est maire.
Il est légitime.
Fin de l’histoire ?
Non.
Parce qu’un mandat électoral ne réécrit pas les archives judiciaires.
Et surtout, il ne dispense pas une collectivité de prévoir des procédures de transparence.
Alors, que fait notre maire quelques mois après son retour ?
…
Il repart en Chine.
—
BIS REPETITA ?
Attention.
Pas de procès d’intention.
Nous ne sommes pas en train de dire que l’histoire de 2017 recommence.
Nous ne sommes pas en train de dire qu’il existe une nouvelle affaire de corruption.
Nous ne sommes pas en train de dire que Patrice Gausserand a reçu le moindre cadeau en Chine.
Nous ne savons rien de tel.
Et contrairement à certains, le Sidobre Enchaîné ne va pas fabriquer un petit dragon rouge qui sort d’une enveloppe.
Mais il existe une question tellement évidente qu’elle devrait pouvoir être posée sans déclencher une alarme incendie : quelles garanties ont été prévues pour que le voyage de 2026 soit parfaitement transparent ?
—
PARCE QUE LE SCÉNARIO EST QUAND MÊME PARTICULIER
Un maire.
Ancien condamné pour corruption passive et prise illégale d’intérêts.
Ancien associé d’une société de négoce ayant notamment développé une activité avec la Chine.
Une première période municipale marquée par un intense développement des relations avec la Chine.
Une affaire judiciaire dans laquelle ses intérêts privés et l’exercice de son mandat se sont retrouvés au cœur du dossier.
Une condamnation confirmée en appel.
Puis cinq années d’inéligibilité.
Retour aux affaires en 2026.
Et quelques mois plus tard : « Bonjour, je viens voir votre nouveau spectacle. »
C’est peut-être parfaitement normal.
C’est peut-être parfaitement transparent.
C’est peut-être parfaitement sécurisé juridiquement.
Alors qu’on nous montre.
—
QUI RENCONTRE QUI ?
La mairie affirme que le voyage vise notamment à découvrir un spectacle conçu par des Japonais et produit par un groupe chinois du Sichuan.
Le projet pourrait être présenté à Gaillac en 2027.
Le maire précise que rien n’est décidé et qu’un éventuel contrat serait présenté publiquement.
Très bien.
Alors le Sidobre Enchaîné propose un jeu extrêmement simple.
Quand Patrice Gausserand rentre de Chine, on pose sur la table :
1. La liste des entreprises rencontrées.
2. La liste des représentants rencontrés.
3. Les éventuels partenaires ou intermédiaires.
4. Le coût exact du déplacement.
5. Les éventuels avantages, invitations ou cadeaux reçus dans le cadre officiel du voyage.
6. Les critères qui serviront à sélectionner le prestataire.
7. La procédure de mise en concurrence.
8. Les éventuels liens entre les entreprises candidates et les personnes participant à la décision.
9. Le montant prévisionnel du futur marché.
Et enfin :
10. Qui prendra la décision finale ?
Voilà.
Pas besoin d’un détective privé.
Pas besoin d’un espion.
Pas besoin d’une commission parlementaire.
Juste de la transparence.
Sauf que. Rien ne permettra, en l’état, d’assurer cette parfaite transparence.
Parce que le maire est parti. En Chine.
Seul.
Et que rien n’indique que ses intérêts privés ne viennent pas une fois de plus chevaucher les intérêts publics qu’il représente.
Et que des esprits inquiets, voire chagrins, pourraient imaginer de très nombreuses manières de négocier un intérêt privé couplé à des intérêts publics.
Ce que nous ne faisons pas. Ce serait périlleux. Voire irresponsable.
Et c’est précisément à cela que sert la transparence.
—
ET SURTOUT : NE NOUS REFAITES PAS LE COUP DU SPECTACLE
Parce qu’il y a une phrase qui mérite d’être conservée.
En septembre 2026, Patrice Gausserand a expliqué devant le conseil municipal que, si contrat il y avait, celui-ci serait mis à disposition de tout le monde.
Magnifique.
Nous prenons.
Et nous ajoutons simplement : le contrat, oui.
Mais aussi la procédure.
Les entreprises rencontrées.
Les critères.
Les éventuels intermédiaires.
Et les garanties de prévention des conflits d’intérêts.
Y compris la totale transparence sur les intérêts privés que Patrice Gausserand pourrait continuer de faire prospérer par ailleurs, en lien avec la Chine, le Japon, ou quelque part entre les deux.
Parce qu’un contrat final peut être parfaitement légal tout en laissant subsister des questions sur la manière dont on est arrivé jusqu’à lui.
—
LE PLUS IRONIQUE DANS L’HISTOIRE ?
En juillet, Patrice Gausserand expliquait que le Festival des Lanternes était définitivement terminé.
Mais il annonçait parallèlement travailler sur un nouveau grand événement pour l’hiver 2027, en expliquant que le précédent festival avait démontré qu’un grand événement pouvait générer des retombées économiques importantes.
Deux mois plus tard, direction la Chine pour regarder ce qui pourrait devenir ce grand événement.
Le Festival des Lanternes est mort.
Vive… le Festival des Lanternes 2 : le retour de la lumière.
Avec une différence majeure : cette fois, on connaît déjà le flashback.
—
LA LANTERNE ROUGE
Il ne faudrait donc surtout pas conclure que Patrice Gausserand est aujourd’hui impliqué dans une quelconque nouvelle affaire.
Rien ne permet de l’affirmer.
Et c’est précisément pour cela que nous pouvons poser la question tranquillement.
Après une condamnation pour corruption passive liée à une affaire où se croisaient intérêts privés et fonctions publiques, un élu qui repart seul à l’étranger pour prospecter des partenaires potentiels pour sa collectivité devrait-il faire moins de transparence que les autres ?
Ou davantage ?
La réponse paraît assez simple.
Davantage.
Pas comme une punition.
Comme une précaution.
Comme une garantie pour lui.
Comme une garantie pour la ville.
Et comme une garantie pour les contribuables.
—
Le Sidobre Enchaîné, lui, gardera les yeux ouverts.
On ne sait jamais.
Une lanterne peut éclairer beaucoup de choses.
Même les petits caractères.


