À Albi, l’Enseignement catholique veut prolonger le message de Léon XIV. À Castres, ce message passe notamment par une école hors contrat dont l’histoire familiale plonge dans le catholicisme nationaliste et l’extrême droite. Petite visite guidée dans les coulisses.
CASTRES – Il faut reconnaître à Guillaume Prévost un certain sens du timing.
À peine le pape Léon XIV a-t-il quitté la France que le nouveau secrétaire général de l’Enseignement catholique est venu à Albi expliquer comment il entendait « prolonger le message du pape » dans les établissements scolaires.
Et le message est plutôt sympathique.
Des écoles ouvertes.
Des familles accueillies.
Des établissements catholiques qui doivent être ouverts aux non-croyants.
Une école qui ne se transforme pas en bunker spirituel au milieu d’une société dont elle prétend pourtant servir le bien commun.
Très bien.
Mais il reste une petite question.
Quel message du pape veut-on prolonger exactement ?
Parce que, dans l’avion qui le ramenait à Rome, Léon XIV a également parlé d’un sujet légèrement moins confortable.
L’extrême droite.
Et de ses noces parfois étranges avec certaines formes de religion.
Le pape a expliqué que l’association entre certaines positions d’extrême droite et « une certaine conception de la religion » ne constituait pas, selon lui – et selon les responsables catholiques et protestants allemands qu’il citait – « une expression authentique du christianisme ».
Il a ensuite rappelé quelque chose d’assez embarrassant pour tous ceux qui rêvent de transformer le christianisme en supplément d’âme électoral : l’Évangile n’est pas fondé sur la haine et la division, mais sur la compréhension, la compassion et l’accompagnement.
Voilà le message.
Pas franchement le meilleur slogan pour une campagne de récupération identitaire.
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Alors, regardons Castres.
Il y a ici une petite expérience grandeur nature.
Elle s’appelle Le Sénevé.
L’établissement est une école catholique hors contrat.
Et son histoire mérite qu’on s’y arrête.
Car Le Sénevé n’est pas sorti du chapeau d’un promoteur scolaire tombé par hasard sur la rue Théron-Périé.
Et son histoire familiale est parfaitement documentée.
En 2020, Politis rappelait que Patrick Canac, l’un des fondateurs du Sénevé et trésorier de l’association qui le gère, avait été candidat sur une liste du Front national à Castres en 2001.
Son épouse, Françoise Canac, avait elle aussi figuré sur cette liste FN – aux côtés notamment de Bernard Antony, figure historique du catholicisme intégriste et ancien député européen du Front national.
Françoise Canac fut également candidate FN aux législatives de 2002.
Et la fille de Bernard Antony, Marie-Geneviève Soleil, est devenue directrice du Sénevé.
Ce n’est donc pas une vague connaissance aperçue un soir dans une salle des fêtes.
C’est un lien familial et politique documenté, qui relie directement l’histoire du Sénevé à une partie particulièrement dure du vieux catholicisme nationaliste et de l’extrême droite française.
Bernard Antony n’étant pas exactement connu pour avoir fondé le club des catholiques modérés amateurs de pluralisme républicain.
Autrement dit, dans l’arbre généalogique politique du Sénevé, il y a quelques branches qu’il serait assez difficile de faire disparaître avec une simple couche de peinture blanche.
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Mais après tout, une famille n’est pas une idéologie.
Et c’est heureux.
La fille n’est pas son père.
Une école n’est pas automatiquement la somme des engagements politiques anciens de ses fondateurs.
Et nous ne prétendons évidemment pas que chaque enseignant ou chaque famille du Sénevé partage les engagements politiques de tel ou tel membre de son histoire.
Ce serait intellectuellement paresseux.
Le problème est ailleurs.
Il tient à l’écosystème dans lequel cette école s’inscrit.
Car Le Sénevé a également bénéficié du soutien de la Fondation pour l’école.
La fondation elle-même le revendique : en 2025, Le Sénevé a remporté son Prix Étincelle, avec une dotation de 15 000 euros.
Très bien.
Mais qui finance la Fondation pour l’école ?
C’est ici que la petite mécanique devient intéressante.
En 2026, devant une commission d’enquête du Sénat consacrée notamment aux mécanismes de financement privé et aux risques d’influence, la rapporteure Colombe Brossel rappelait que la Fondation pour l’école avait bénéficié de 1,645 million d’euros du Fonds du Bien Commun sur plusieurs exercices.
Et le Fonds du Bien Commun est le véhicule philanthropique lié à Pierre-Édouard Stérin.
Pierre-Édouard Stérin, le catholique que la presse nationale décrit comme un identitaire d’extrême droite dont le projet est de « rechristianiser » la France, notamment en plaçant des hommes politiques et des techniciens du pouvoir formés par ses soins partout où c’est possible.
Un projet PERICLES de conquête du pouvoir en France. Seulement pour sa propre « bonne » version des catholiques.
Les responsables du Fonds du Bien Commun ont eux-mêmes expliqué au Sénat pourquoi ils privilégiaient notamment ce type de structures : plutôt que de financer directement chaque projet éducatif, le Fonds verse à des organisations spécialisées qui redistribuent ensuite les financements.
La Fondation pour l’école fait précisément partie de ces structures.
Il faut donc être précis : cela ne signifie pas que les 15 000 euros du Prix Étincelle remis au Sénevé provenaient directement du Fonds du Bien Commun.
En revanche, cela signifie qu’il existe un écosystème financier documenté reliant le Fonds du Bien Commun, la Fondation pour l’école et le développement d’établissements scolaires indépendants – dont Le Sénevé a été un bénéficiaire direct.
Et là, forcément, on commence à tendre l’oreille.
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Parce que pendant ce temps, Sainte-Marie Le Calvaire fermait.
Autre curiosité castraise.
Les locaux du Sénevé sont ceux de l’ancienne école Sainte-Marie Le Calvaire, établissement catholique qui a fermé en 2025.
Le Sénevé indique lui-même que les locaux appartiennent à la paroisse de Castres et qu’il les occupe depuis septembre 2025.
Ainsi, dans le paysage scolaire catholique castrais :
Une école ferme ;
Ses locaux deviennent disponibles ;
Une école catholique hors contrat s’y installe quelques semaines plus tard.
Nous ne prétendons pas connaître toutes les raisons ayant conduit à la fermeture de Sainte-Marie Le Calvaire, ni toutes les conditions ayant présidé à la mise à disposition de ses anciens locaux.
Mais une question mérite d’être posée : quand une institution catholique parle d’ouverture, de pluralisme et du message de Léon XIV, quelle politique entend-elle mener à l’égard des différentes composantes de l’enseignement catholique ?
Et surtout : quels réseaux entend-elle accompagner ?
L’Ecole de Sainte-Marie Le Calvaire représentait exactement ce que prône Léon XIV. Elle accueillait des enfants de toutes confessions, était sous contrat républicain, et faisait le pont entre la bourgeoisie castraise et les enfants d’Aillot.
Elle a sombré, sans que l’on sache aujourd’hui si elle n’aurait pas pu être sauvée. Ni si elle a été abandonnée pour faire de la place à une autre Ecole… soutenue par le milliardaire Pierre-Édouard Stérin et dirigée par une héritière de l’un des dirigeants les plus emblématiques du Front National après Jean-Marie Le Pen.
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Parce que Léon XIV vient précisément de mettre les pieds dans ce plat.
C’est là que le calendrier rend l’affaire particulièrement savoureuse.
Le pape vient en France.
Il parle aux évêques.
Il parle de l’école.
Il parle d’une Église ouverte.
Il insiste sur l’accueil de ceux qui ne partagent pas la foi.
Puis, dans son avion, il parle de l’extrême droite.
Et il explique que certaines formes d’association entre l’extrême droite et une certaine conception de la religion ne sont pas une expression authentique du christianisme.
Il ne parle pas du Sénevé.
Il ne parle pas de Bernard Antony.
Il ne parle pas de Castres.
Et il ne donne évidemment aucun blanc-seing à l’un ou l’autre réseau.
Mais son propos fournit tout de même une formidable question de méthode : si l’on veut prolonger son message, ne faudrait-il pas commencer par regarder quels réseaux catholiques on fait vivre ?
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Le problème n’est pas qu’une école soit catholique.
Le problème n’est même pas qu’elle soit hors contrat.
Le problème n’est pas qu’un philanthrope privé identitaire finance l’éducation.
Tout cela est parfaitement légal.
Le sujet est beaucoup plus simple : la cohérence.
On ne peut pas d’un côté célébrer le pape comme le grand témoin d’une nouvelle espérance chrétienne et, de l’autre, faire comme si son avertissement sur la contamination du religieux par l’extrême droite n’avait jamais été prononcé.
On ne peut pas sélectionner dans son message la phrase sur l’ouverture aux non-croyants et jeter discrètement à la poubelle celle sur les dérives du christianisme identitaire.
On ne peut pas transformer Léon XIV en figurant d’une communication institutionnelle.
Le pape n’est pas venu faire de la figuration.
Et c’est peut-être là que se trouve la vraie question pour l’enseignement catholique tarnais.
Pas : « Êtes-vous de droite ou de gauche ? »
Mais : « Quelle conception du christianisme voulez-vous transmettre ? »
Un christianisme ouvert, capable d’accueillir celui qui ne croit pas, ou qui croit différemment ?
Un christianisme tourné vers la compréhension, la compassion et l’accompagnement ?
Ou un christianisme qui devient progressivement le vocabulaire religieux d’une bataille identitaire contre tous ceux qui ne correspondent pas à une certaine définition de la nation, de la famille ou de la société ?
Léon XIV, lui, semble avoir répondu.
Et plutôt clairement.
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À Castres, le Sénevé peut naturellement poursuivre son projet pédagogique.
La Fondation pour l’école peut poursuivre ses prix.
Le Fonds du Bien Commun peut poursuivre ses financements.
L’enseignement catholique peut poursuivre sa réflexion.
Et les familles peuvent choisir librement l’établissement qu’elles souhaitent pour leurs enfants.
Mais il faudra désormais accepter une chose : les réseaux, les financements, les filiations et les proximités politiques peuvent eux aussi être regardés.
Surtout lorsqu’un pape vient précisément de demander aux catholiques de réfléchir à ce qui relève – ou non – du christianisme authentique.
Alors, Monsieur Prévost, puisque vous souhaitez prolonger le message du pape, nous avons une suggestion.
Ne prolongez pas seulement les passages qui font de jolies brochures.
Prenez aussi celui qui fait tousser.
Celui qui parle de l’extrême droite.
Celui qui parle de haine et de division.
Celui qui parle de l’Évangile.
Et pourquoi pas, tant qu’on y est, celui qui oblige à regarder les réseaux scolaires catholiques autrement qu’à travers leurs jolies façades.
Parce qu’à Castres, derrière une école qui porte un nom évangélique, il y a une histoire familiale, des réseaux, des financements et une implantation institutionnelle.
Et désormais, il y a aussi une question qui flotte dans l’air depuis le retour de Lourdes :
« Qui a réellement entendu le pape ? »
Le Sidobre Enchaîné, lui, recommande simplement de remettre le son.


