Souvenez-vous.
En 2023, ATOSCA commandait à ODOXA une enquête pour demander aux tarnais s’ils étaient favorables à l’autoroute qu’ils allaient un jour exploiter.
Le résultat influence encore aujourd’hui le débat d’arrière-garde entre pro et anti-A69.
Retour en arrière. Accrochez-vous.
En 2023, au sujet de l’A69, 75 % des habitants sont favorables.
Et 100 % des questions importantes n’ont pas été posées.
EXCLUSIF – Le Sidobre Enchaîné
Bonne nouvelle : les habitants du Sud-Tarn aiment leur territoire.
Très bonne nouvelle même.
96 % se déclarent satisfaits d’y vivre.
97 % apprécient l’accès à la nature.
85 % la qualité de vie.
On respire.
On est bien.
On a des arbres.
Des rivières.
Des villages.
Des chemins.
Bref, tout ce qu’un territoire normalement constitué essaie généralement de conserver.
Et puis arrive l’A69.
75 % des habitants se déclarent favorables.
Formidable.
À l’époque, l’autoroute était encore un peu comme une promesse immobilière :
« Vous verrez, ce sera magnifique quand ce sera terminé. »
Depuis, il y a eu trois ans de chantier, des décisions de justice, des mesures compensatoires, des débats environnementaux et, accessoirement, une information nouvelle assez amusante : il faudra payer pour l’emprunter.
Mais rassurez-vous.
En 2023, Odoxa avait pensé à tout.
On a demandé si l’A69 ferait gagner du temps.
Oui.
On a demandé si elle améliorerait l’accès à l’emploi.
Oui.
Si elle attirerait des entreprises.
Oui.
Si elle éloignerait les camions des villages.
Oui.
Si elle améliorerait la sécurité.
Oui.
Si elle améliorerait la qualité de vie.
Oui.
Très bien.
Mais une petite question a mystérieusement disparu du questionnaire : « Combien êtes-vous prêt à payer pour gagner du temps ? »
Silence.
On ne sait pas.
Une autre : « Si le péage est trop cher, continuerez-vous à prendre la RN126 ? »
Silence.
Encore une : « Pensez-vous que tous les poids lourds préféreront payer le péage plutôt que traverser les villages ? »
Silence.
Et même : « Si votre patron ne paie pas le péage, continuerez-vous à prendre l’autoroute tous les jours ? »
Toujours silence.
Le questionnaire avait visiblement beaucoup de choses à dire sur l’avenir.
Un peu moins sur la facture.
—
Puis vint la grande opération pédagogique.
Aux personnes spontanément opposées à l’A69, on présente les mesures compensatoires.
25 hectares de haies.
35 bassins.
45 hectares de prairies et boisements humides.
Des protections pour la faune.
Un tracé optimisé.
50 hectares agricoles préservés.
Et on demande : « Est-ce une bonne mesure ? »
Résultat : 84 à 91 % de « bonnes mesures ».
Étonnant.
Le Sidobre Enchaîné propose donc une expérience scientifique révolutionnaire.
Demain matin, essayons avec un autre questionnaire : « Souhaitez-vous 25 hectares de haies supplémentaires ? »
Oui.
« Souhaitez-vous 35 bassins pour préserver l’eau ? »
Oui.
« Souhaitez-vous davantage de biodiversité ? »
Oui.
« Souhaitez-vous payer davantage d’impôts ? »
Ah.
Tiens.
Le questionnaire devient soudain beaucoup moins consensuel.
—
Et puis il y a un petit détail sémantique.
Une mesure compensatoire n’est pas une mesure qui signifie : « Il ne s’est rien passé. »
C’est une mesure qui intervient précisément parce qu’un impact demeure après les mesures d’évitement et de réduction.
Autrement dit, on ne plante pas des haies parce que l’autoroute n’a pas détruit de haies.
On plante des haies parce que l’histoire des haies est déjà terminée quelque part.
Mais ça, bizarrement, rentre moins bien dans une infographie.
—
Et les camions ?
35 % des habitants pensent que l’A69 permettra d’éviter les flux de camions dans les villages.
C’est possible.
C’est même l’un des effets attendus officiellement du projet.
Mais il existe une petite variable indépendante : le prix.
Un poids lourd n’a pas d’attachement sentimental particulier à l’autoroute.
Il n’admire pas le bitume.
Il ne vient pas contempler les bassins de compensation.
Il calcule.
Et si le péage coûte plus cher que le détour par l’ancienne route, il peut être tenté de faire ce que font généralement les êtres humains rationnels : prendre le chemin qui coûte le moins cher.
Après tout, le camion n’a pas voté pour l’A69.
Il a une comptabilité.
—
Le vrai problème de ce sondage n’est donc pas que les 75 % seraient faux.
C’est beaucoup plus simple.
On leur a posé une question en 2023.
Ils ont répondu.
Très bien.
Mais en 2026, l’autoroute n’est plus une promesse.
C’est une infrastructure.
Avec un prix.
Des usages.
Des gagnants.
Des perdants.
Des effets sur les routes parallèles.
Des conséquences économiques.
Des conséquences environnementales.
Et des camions qui, eux, devront toujours choisir leur itinéraire.
Le vrai sondage pourrait donc commencer maintenant.
« Allez-vous prendre l’A69 ? »
« À quelle fréquence ? »
« À quel prix ? »
« Qui paiera ? »
« Que ferez-vous si le péage est trop cher ? »
« Les entreprises de votre territoire l’utiliseront-elles réellement ? »
« Les camions passeront-ils réellement par l’autoroute ? »
« Le gain de temps vaut-il le coût ? »
« Et, trois ans après l’ouverture, avez-vous constaté les emplois supplémentaires promis ? »
Là, on pourrait commencer à mesurer quelque chose.
En attendant, réjouissons-nous.
75 % des habitants étaient favorables à l’autoroute en 2023.
Et 100 % des sondés avaient oublié de demander combien elle coûterait.
C’est peut-être cela, finalement, le véritable flux libre : les questions qui passent sans péage.
—
Et souvenez-vous : c’est sur le fondement d’une telle enquête que de nombreux décideurs publics ont défendu bec et ongle le projet A69.
Que des centaines de millions d’euros ont été engagés.
A vrai dire, presque un milliard d’euros, à ce stade.
Que l’on ne manquera pas d’atteindre, si, éventuellement, l’exploitation de cette autoroute s’avère peu rentable pour le concessionnaire.
Alors, attachez votre ceinture, et admirez la manœuvre.
Vous venez d’assister à une opération de manipulation de l’opinion publique.
En plein jour.


